Claustrophobie

Quand s'entrouve la frontière entre Gaza et l'Egypte

Fahti Sabbah (Al-Hayat) - Courrier International N° 777 - 28 septembre 2005

"Un déluge humainâ une attaque de sauterellesâ le jour du Jugement dernier.â
Câest en ces termes que Palestiniens et Egyptiens décrivent les trois premières journées dâouverture de la frontière entre la bande de Gaza et lâEgypte, qui ont vu le passage, dans les deux sens, de centaines de milliers de citoyens des deux pays.

Des milliers de Palestiniens avaient traversé la frontière pour se diriger vers la ville côtière dâAl-Arich, capitale du Sinaï, quelques heures à peine après le retrait israélien, à lâaube du lundi 12 septembre. Le même spectacle sâest répété les jours suivants, avant que les forces de sécurité palestiniennes et égyptiennes ne sâopposent aux opérations dâinfiltration, blessant six Palestiniens.

Les trois premiers jours, les Palestiniens se sont rués à Al-Arich, consommant tout ce qui sây trouvait en nourriture et en boisson, au point que les habitants de la ville euxmêmes nâont plus rien trouvé à manger ! Al-Arich sâest vue envahie par plus de 100 000 Palestiniens dont on nâa pu satisfaire la demande en nourriture, en logement pour la nuit ou en transports.

Ce sont les habitants de la ville qui ont décrit leurs visiteurs palestiniens comme des sauterelles qui nâauraient rien laissé après leur passage, tout en se disant très contents de cette incursion qui a provoqué un boom économique sans précédent dans lâhistoire de leur ville. Un grossiste dâAl-Arich aurait affirmé quâil avait vendu pour 45 millions de livres égyptiennes [près de 6,5 millions dâeuros] de marchandises au cours des trois premiers jours.

Ce quâun chauffeur de taxi de la ville commentait en disant que, si la situation se poursuivait avec la même intensité durant un mois, les pauvres de la ville deviendraient tous riches. Il a pourtant déclaré à Al-Hayat que les habitants se sont trouvés obligés dâaller acheter une partie de ce dont ils avaient besoin dans dâautres villes, quelquefois à plus de 170 kilomètres de chez eux.

LES ÉGYPTIENS, PENDANT CE TEMPS, SE RENDAIENT À GAZA

Par ailleurs, le rêve de certaines familles palestiniennes de déguster ces plats de poisson frais pour lesquels Al-Arich est célèbre â de la sole ou du rouget â est parti en fumée, car dâautres Palestiniens arrivés avant eux dans la ville avaient déjà tout consommé. Câest pour cela que des gens comme Hamed, sa femme et leurs six enfants, nâayant rien trouvé à se mettre sous la dent à Al-Arich, sont rentrés bredouilles à Gaza, avec, en plus, la faim au ventre.

Il nây avait pas que le poisson qui était bien meilleur marché en Egypte. Presque toutes les marchandises vendues à Al-Arich et à Rafah étaient nettement moins chères quâà Gaza. Les Palestiniens achetaient donc des cigarettes, des fromages, des conserves de viande et de thon, des dattes, des fusils de chasse et bien dâautres produits de toutes sortes. La ville, qui connaît chaque été une bonne saison touristique, sâest révélée incapable de loger pour la nuit ces nouveaux visiteurs. La location des rares chalets existants (quand il sâen trouvait de libres) avait atteint des sommes astronomiques.

Il en a été de même pour les transports. Ainsi, la course entre Rafah et Al-Arich (46 kilomètres), payée dâordinaire 3 livres égyptiennes [45 centimes], coûtait dix fois plus, soit 30 livres. Et encore fallait-il marcher près de 5 kilomètres, le long de la frontière, pour trouver un véhicule libre, tellement il y avait de circulation ces jours-là !

A peu de chose près, les mêmes péripéties se sont produites avec les Egyptiens entrés dans la bande de Gaza. Les Palestiniens ont multiplié eux aussi par dix le prix de la course entre la cité de Rafah et la ville de Gaza. On a pareillement vu des milliers de résidants dâAl-Arich et de Rafah se ruer pour acheter des couvertures et des outils agricoles, nettement moins chers côté palestinien. Ils ont dévoré les falafels pour lesquels Gaza est réputée et ont rapporté chez eux les pâtisseries localesâ sans oublier, bien sûr, les pommes, quatre fois moins chères.

Fathi Sabbah
(LDL)

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