Intégration

Des enfants noirs dans nos écoles ? Non merci !

Tom Segev * (Haaretz) - Courrier International N° 777 - 22 septembre 2005

Les parents de Yitzhak Bokhobza étaient originaires de Libye. Dâabord ouvrier dans la construction, son père a ensuite travaillé comme secrétaire du conseil religieux de la ville dâOr Yehuda. Yitzhak Bokhobza ne sâest exprimé quasiment quâen arabe jusquâà ses 14 ans. Entre eux, les enfants du quartier se parlaient en arabe, et ce nâest quâen entrant lycée quâil est sorti du monde étroit de son enfance, aime rappeler Bokhobza.

âœCâest parce que jâai moi-même grandi dans un ghetto culturel que je ne veux pas voir un nouveau ghetto culturel se former iciâ, affirme le maire dâOr Yehuda, une ville de la banlieue sud-est de Tel-Aviv, pour justifier son refus initial dâautoriser plusieurs dizaines dâenfants dâorigine éthiopienne à sâinscrire dans le réseau dâenseignement élémentaire de sa ville.

Dâabord jouée sur lâair du conflit entre grands idéaux avant de tourner à la farce médiatique, cette pièce a été payée au prix fort par les premiers concernés, les enfants éthiopiens.

A lâorigine, le boycott des jeunes Noirs nâétait pas une initiative de Yitzhak Bokhobza. Ce dernier a âœsimplementâ cédé aux pressions des associations de parents et du personnel enseignant. Mais le parcours de cet avocat de 54 ans qui porte une kippa crochetée [signe distinctif des nationaux- religieux], proche du Likoud et maire dâOr Yehuda depuis 1978, explique largement son attitude.

Comme le ministre des Transports et maire de Yavneh, Meïr Sheetrit (né au Maroc, à Ksar Souk, en 1948), comme lâambassadeur dâIsraël à lâONU et ancien maire de Shlomi, Yehuda Lancry (né au Maroc, à Boujad, en 1947), et comme des dizaines dâautres maires de villes de développement, Bokhobza est un pur produit du programme Shikkum [Restauration], ce vaste plan de réhabilitation des quartiers populaires lancé par Menahem Begin au début des années 1980 et essentiellement financé par les donations de Juifs dâoutre-Atlantique. Ce programme a permis à de nombreux jeunes maires dâorigine orientale et proches du Likoud de sauver leurs villes et leurs cités du marasme dramatique dans lequel elles vivaient depuis les années 1950 et 1960. Les réalisations du programme Shikkum à Or Yehuda sont considérées comme exemplaires, et rien ne peut sans doute davantage effrayer Bokhobza que la perspective de voir sa ville basculer dans le passé de son enfance. Et, derrière Bokhobza, câest toute une génération dâOrientaux qui partagent ce cauchemar.

Début septembre, des hurlements se faisaient entendre dans le bureau du maire Bokhobza.Tout à coup, le délégué dâune association dâinsertion pour enfants éthiopiens quitta le bureau du maire en hurlant : âœMaintenant,je comprends pourquoi on vous traite de raciste !â. Mais, quelques minutes plus tard, Bokhobza annonçait à la presse quâil était parvenu à un accord avec lâAssociation des immigrants dâEthiopie, présidée par lâancien député travailliste Addisu Messélé, accord qui autorise finalement les enfants à être scolarisés à Or Yehuda.

La plupart des immigrants éthiopiens sont arrivés sans le capital culturel nécessaire pour réussir en Israël. Majoritairement analphabètes, ils ont en outre dû subir une procédure humiliante de âœconversionâ au judaïsme au terme de laquelle ils ont été forcés dâenvoyer leurs enfants dans des écoles du réseau religieux. Nâayant jamais été aidés â mis à part un versement initial de quelque 60 000 dollars â, il était presque inévitable de les voir terminer leur course dans des poches de misère comme le quartier Sprinzak à Or Yehuda.

Par une des ruses de lâHistoire,Yossef Sprinzak fut le premier président de la Knesset. Né en Russie, il était arrivé en Palestine en 1910 et avait joué un rôle central dans lâimmigration des Juifs yéménites en Israël. Ce qui ne lâempêchait pas, comme la plupart des pères fondateurs de lâEtat, de caresser le rêve de voir Israël rester dans le giron culturel occidental et de sâinquiéter, dès les années 1950, de lâavenir dâune société israélienne influencée par la culture des Juifs originaires des pays arabes.A Or Yehuda, le quartier qui porte son nom est un cas désespéré, entre autres à cause dâune des manifestations les plus négatives de la culture occidentale, le bruit assourdissant des avions.

Dès que les habitants peuvent fuir le quartier, ils le font et sont de plus en plus souvent remplacés par des Ethiopiens. Et Bokhobza est aujourdâhui horrifié à lâidée de voir sâeffondrer lâoeuvre de toute sa vie. Composée à la fois de quartiers désoeuvrés qui ressemblent aux villes de la âœpériphérieâ du sud dâIsraël et de quartiers résidentiels qui font penser à Tel-Aviv,Or Yehuda reflète avant tout les fractures énormes qui parcourent le corps social israélien.

En fait, cette ville est une métaphore de lâhistoire dâIsraël. La naissance dâOr Yehuda remonte à 1950, à ces camps de tentes et de cabanes dressés par le gouvernement sur les décombres de deux villages arabes conquis en avril 1948, pendant la guerre dâindépendance, Kufr Ana et Saqiyeh.

Les premiers habitants dâOr Yehuda étaient originaires de Libye et dâIrak. Longtemps, cette ville de développement fut la parfaite métaphore des souffrances endurées par les Juifs orientaux. Sur une population estimée aujourdâhui à environ 35 000 habitants, les deux tiers sont des Orientaux, lâautre tiers est originaire de Boukhara, et la plupart sont arrivés dans le plus complet dénuement. Aujourdâhui, les infrastructures publiques sont nombreuses, et Yitzhak Bokhobza rêve de nouvelles surfaces à bâtir pour y attirer 10 000 nouveaux habitants économiquement stables.

En Israël, il y a des villes plus démunies quâOr Yehuda â où le nombre dâEthiopiens nâexcède pas quelques centaines dââmes, soit 160 familles en tout et pour tout. Pourtant, Bokhobza estime que sa ville ne peut pas en absorber plus, les services sociaux étant déjà saturés. Bokhobza a aussi une théorie pour le moins personnelle. âœPourquoi, se demande-t-il, les Juifs dâorigine marocaine ont-ils réussi à échapper à la criminalité à Or Yehuda alors que, dans une ville comme Nétanya, la criminalité est essentiellement leur fait ? Parce quâà Or Yehuda il y a peu de Marocains mais beaucoup dâIrakiens, alors quâà Nétanya la majorité des Orientaux sont marocains. Une minorité essaie toujours de faire profil bas, de sâintégrer à la majorité et de réussir.â

Quand on écoute Bokhobza, on croirait entendre ces Israéliens ashkénazes des années 1950 qui avaient peur non seulement des Marocains, mais de tous les Orientaux, y compris les Libyens comme lui. Bokhobza nâest pas, loin sâen faut, le seul maire à vouloir réduire de façon draconienne le nombre dâEthiopiens dans sa ville. Son refus initial dâinscrire des enfants noirs est certes un acte répugnant et illégal, mais, quand il se plaint de ce quâIsraël nâa rien appris des erreurs commises dans les années 1950 et 1960, il a parfaitement raison. Plutôt que de concentrer les Ethiopiens dans les villes de la âœpériphérieâ, il faudrait les disséminer dans des zones économiquement développées. Mais une telle politique nécessiterait beaucoup de crédits, quâIsraël ne veut pas attribuer, tout comme les Etats-Unis nâont pas voulu investir 1 dollar dans les taudis de La Nouvelle-Orléans pour assurer une égalité des chances aux Noirs dans une société blanche.

LâHISTOIRE DES ÉTHIOPIENS NâEST PAS UNE RÉUSSITE

Cette comparaison avec les Etats-Unis est vraiment justifiée. Après le cyclone qui a dévasté La Nouvelle-Orléans, un député afro-américain a affirmé avoir été très impressionné par la façon dont Israël avait sauvé les Juifs dâEthiopie.

Manifestement, il nâa jamais mis les pieds à Or Yehuda. Cette comparaison tient aussi la route parce que le maire de Ramat HaâSharon [une banlieue travailliste huppée de Tel-Aviv],Yitzhak Rochberger, a eu tôt fait dâannoncer quâil était prêt à inscrire dans sa ville les petits Noirs dont Bokhobza ne voulait pas à Or Yehuda. Une annonce qui semblait aussi sincère que lâaide proposée par lâIran aux victimes de La Nouvelle-Orléansâ

Un peu plus de vingt ans après leur arrivée en Israël, on peut affirmer sans crainte que lâhistoire des 80 000 Ethiopiens nâest pas une réussite. Les associations privées en ont fait plus pour eux que toutes les agences gouvernementales et les pouvoirs municipaux.

Certains maires ont joui de lâaide et des conseils prodigués par ces associations. Mais Bokhobza nây croit pas. Et il commet une grave erreur. Sâil avait appelé ses concitoyens à aider les enfants éthiopiens dans leurs études, il se serait épargné cet épisode indigne. Et ça ne lui aurait rien coûté. Il se serait trouvé suffisamment de bonnes volontés pour répondre à son appel et montrer à ces gosses que lâon se souciait dâeux. Mais Bokhobza préfère être traité de raciste plutôt que laisser croître le nombre dâEthiopiens dans sa ville.

* historien et politologue, Tom Segev est l’une des plumes les plus libres d’Israël et l’un des précurseurs des “nouveaux historiens”, il est l’auteur de plusieurs essais sur la genèse de la société israélienne, tous traduits en français : Le Septième Million – Les Israéliens et le génocide (Liana Levi, 1993), Les Premiers Israéliens (Calmann-Lévy, 1998) et C’était en Palestine au temps des coquelicots (Liana Levi, 2000).

(LDL)

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