Temple

Dieu est parti sans laisser d'adresse

Avraham Burg * (Yediot Aharonot) - Courrier International N° 776 - 15 septembre 2005

Dans la Torah, l’une des sections les plus essentielles est celle dite “des deux voies”, laquelle offre un univers mystérieux fait de foi aveugle et de libre arbitre. “Voyez ! Je vous propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisissez donc la vie.” (Deutéronome, 30 ; 15-19.)

Quelle est donc cette injonction contradictoire ? Comment peut-il être question de libre arbitre lorsqu’on vit dans l’ombre menaçante des commandements divins ? Qu’arrive-t-il si l’on décide d’ignorer les commandements divins ? D’autres idées surprenantes se cachent soigneusement dans les replis du texte biblique.

Ce passage de la Torah est à replacer dans le contexte de la fin de la traversée du désert par les Hébreux et de l’imminence de leur arrivée en Terre promise. Moïse s’adresse au peuple hébreu, sachant au plus profond de lui-même qu’il s’agit là de son dernier discours, Dieu ayant décidé de l’empêcher d’entrer sur la Terre promise.

Moïse explique aux Hébreux le processus par lequel ils entreront dans la Terre promise, l’occuperont et la peupleront. “Vous franchirez le Jourdain et vous vous implanterez dans le Pays que votre Dieu vous donne en héritage. Dieu vous y établira à l’abri de tous vos ennemis. C’est au lieu choisi par le Seigneur votre Dieu pour y poser Son nom que vous apporterez tout ce que je vous ordonne. C’est seulement dans le Lieu choisi par Yahvé parmi l’une de vos tribus que vous pourrez faire vos offrandes et pratiquer le respect de mes commandements.” (Deutéronome 12 ; 10-14.)

Qu’est-ce que cela signifie ? Que, quelque part dans le futur, après que nous, Hébreux, aurons franchi le Jourdain et combattu des années durant avant d’obtenir la sécurité, nous aurons enfin le droit de nous réjouir… quelque part. Où ça ?

Cela n’est écrit nulle part. Sur les terres de quelle tribu ? Nul ne le sait. Le choix divin est ici nébuleux et indécis. Dans un futur incertain et utopique, Il jettera son dévolu sur un lieu. Mais nul d’entre nous ne peut dire ni où ni quand cela sera.

Cette indécision du Message divin ne doit rien au hasard. Et elle prend tout son sens lorsqu’on sait qu’une autre section de la Torah nous montre que le Créateur de l’Univers, dont l’un des surnoms hébreux est “Ha’Makom” (“Le Lieu”), peut faire montre d’une extrême minutie sur le plan de la géographie.

Lorsque Yahvé votre Dieu vous aura conduits dans le pays dont vous prendrez possession, vous placerez la bénédiction sur le mont Gerizim et la malédiction sur le mont Ebal.” (Deutéronome 11 ; 29.)

Comment se peut-il qu’un Dieu capable de distinguer avec autant de précision les montagnes qui dominent Sichem [Naplouse] ait éprouvé tant de mal à choisir son Lieu d’élection, celui sur lequel il posera Son nom ? C’est pourtant bien ce paradoxe qui fait sens. Qu’on ne vienne pas me parler de Jérusalem.

Tout simplement parce que Jérusalem n’est nulle part évoquée dans la Torah. Ce n’est que plus tard que nos exégètes ont fini par se focaliser sur Jérusalem et par la relier rétrospectivement à la Torah et aux patriarches.

Mais, à la source même du texte, c’est Sichem qui est évoquée, pas Jérusalem – les monts Gerizim et Ebal, pas le mont du Temple. En fait, c’est toute notre tradition biblique qui repose sur cette nébuleuse indécision de la Torah. Notre interprétation a longtemps été que Dieu disposait d’une demeure terrestre et qu’il avait jeté Son dévolu sur un arpent de terre bien précis. Pourtant, son adresse nous est inconnue.

En définitive, la sainteté de Jérusalem n’est avant tout que la sainteté de ceux qui ont un jour décidé de la sanctifier. Des générations d’êtres humains rêveurs et nostalgiques ont fait de Jérusalem la ville la plus importante sur Terre, tant à nos yeux qu’aux yeux des autres. Et pourtant il est indéniable que la sainteté de Jérusalem ne découle pas de la Torah. Jérusalem n’est devenue sainte que bien plus tard.

Sa sainteté ne s’enracine que dans l’histoire toute subjective de la dynastie de David [chef de l’une des douze tribus, celle de Juda], même si elle a fini par nourrir les prophéties, les légendes et les aspirations de millions de fidèles pendant des millénaires.

Alors, que nous enseigne la Torah sur le libre arbitre de Dieu ? Tout simplement que Dieu a choisi de ne pas choisir et de ne pas nous indiquer sa terre d’élection. Ce faisant, la Torah nous enseigne sur notre propre libre arbitre. C’est à nous et aux exégètes que Dieu a choisi de laisser le soin de choisir Sa demeure terrestre. En quelque sorte, notre décision n’est autre que le libre arbitre de Dieu.

Avraham Burg est un ancien président du parlement israélien (Knesset)
(LDL)

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