Gaza

Après le départ des colons et avant les élections, Gaza ne dit pas adieu aux armes

Amira Hass (Haaretz) - Courrier International N° 776 - 15 septembre 2005

Talal, un gosse de deux ans et demi, se réfugie auprès de sa mère. Il a peur parce qu’il y a “des Juifs”. Pour de nombreux enfants [palestiniens], “Juif” renvoie au soldat posté au barrage ou à l’attaque d’un hélicoptère.

Talal est trop jeune pour comprendre pourquoi ses parents ont éclaté de rire quand je leur ai dit : “A part moi, il n’y a pas de Juif ici.”. Mais il a déjà assez vécu pour que, dans son esprit, le mot “Juif” fasse peur. Si elle saute aux yeux, la peur de Talal peut étonner.

Ces derniers mois ont été relativement calmes et ce quartier nord de Gaza n’a plus été visité depuis longtemps par l’armée israélienne.Talal a-t-il repéré ces hommes masqués qui, le soir, patrouillent dans le quartier et forment l’armée alternative du Hamas ? Ou peut-être était-il dehors avec sa mère quand sont passées en trombe cinq fourgonnettes remplies de policiers palestiniens, les fusils pointés sur une cible invisible ?

Dans un an ou deux, Talal pourra faire la distinction entre un Juif armé et un Palestinien armé. Plutôt que la peur, il aura peut-être de l’orgueil et de l’excitation. Quand trois autres années auront passé, il saura faire la différence entre les miliciens du Hamas et ceux de l’Autorité palestinienne.

Et il pourra choisir son fanclub.

Ainsi, sans que ses parents soient intervenus, Talal aura sans s’en rendre compte été atteint d’une maladie de plus en plus courante et que les scientifiques nomment en anglais “gun envy” [l’envie du pistolet]. La forme bénigne de cette maladie s’exprime par la sympathie (pour l’une ou l’autre organisation) et par l’imitation (le fusil en plastique). Une fois touché par la forme maligne de la maladie, on adhère à une organisation.

Le symptôme le plus répandu, ce sont les innombrables panneaux et affiches qui envahissent le champ de vision, ainsi que ces hommes armés de fusils et de mortiers, dans toutes les poses possibles et imaginables, chaque organisation défiant l’autre. Un autre symptôme, ce sont les cérémonies martiales et extatiques, de plus en plus courantes.

S’il est vrai que beaucoup de jeunes ont été élevés selon le principe religieux du sacrifice et de la guerre sainte contre l’infidèle et l’oppresseur, d’autres l’ont été dans sa version laïque du “Ce qui a été pris par la force sera repris par la force”. De même, s’il est vrai que l’Autorité palestinienne, tant sous Yasser Arafat que sous Mahmoud Abbas, tente de fonder son pouvoir sur des organes de sécurité boursouflés et effrayants, renforçant ainsi l’éthos de sacralisation des armes, il est tout aussi vrai que l’immense majorité des Palestiniens sont nés sous occupation militaire israélienne et que le modèle à imiter, ce sont Tsahal et ses soldats.

UN PALMARÈS DES “SIONISTES TUÉS” PAR LES ORGANISATIONS

Dès lors, à la veille des élections législatives [palestiniennes] de janvier 2006, le Hamas fait tout pour prouver que c’est lui qui a “la plus grosse”. Publiée par un Centre d’études et de recherches installé à Gaza, une série d’études sur les “opérations militaires de l’Intifada” livre des statistiques triomphales dont voici quelques exemples : entre le 28 septembre 2000 et le 13 décembre 2004, 1 001 “sionistes” ont été tués : 133 (13,3 %) dans la bande de Gaza, 282 (28,2 %) en Cisjordanie, 203 (20,3 %) à Jérusalem et 383 (38,3 %) sur “les terres de 1948” [Israël]. Parmi les nombreux tableaux et graphiques, les plus intéressants sont évidemment ceux qui répartissent les “sionistes” tués selon les organisations politiques : 46,5 % par le Hamas, 18,4 % par le Fatah, 11,8 % par le Djihad islamique, etc.

Pendant longtemps, la lutte armée a été synonyme d’héroïsme et de sacrifice. Maintenant que les implantations de Gaza ont été démantelées, il est tentant de lui attribuer la victoire et d’y voir une “stratégie” victorieuse qui ne pourra qu’également triompher dans “le reste de la Palestine occupée”. Plus la misère et l’ignorance prévaudront dans une bande de Gaza coupée du monde et réduite à une immense prison, plus élevé sera le risque que de plus en plus de jeunes Palestiniens se laissent endoctriner par la propagande du Hamas.

Selon cette propagande, ce qui l’a emporté, ce n’est pas la stratégie israélienne de couper Gaza de la Cisjordanie pour recouvrer la sympathie de la communauté internationale, mais bien le sacrifice et les armes des Palestiniens.

Qu’il est agréable de s’échapper de ces maisons surpeuplées et dépourvues de confort pour voguer vers les royaumes éternels représentés sur des posters aux couleurs vives et s’enivrer de la promesse d’un retour aux vergers et aux villages d’avant 1948…

(LDL)

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