Inégalités

En Israël, le populisme sert à neutraliser les démunis pendant qu’on démantèle l’Etat social au profit d’un capitalisme sauvage.

Danny Gutwein (Yediot Aharonot) - Courrier International N° 765 - 21 juillet 2005

Aux dires des médias, la conférence annuelle de Césarée [réunissant chaque mois de juin, depuis 1992, les décideurs économiques israéliens] n’a plus le lustre d’antan. Il faut dire que les dieux de la finance israélienne ne se donnent plus la peine de se rendre sur une scène où, jusqu’à il y a peu, ils offraient à une opinion publique avide de pain et de jeux un spectacle directement emprunté au régime des oligarques russes.

C’est qu’entre-temps et depuis la montée en puissance de Benyamin Nétanyahou [ministre des Finances et chef de file de l’aile populiste du Likoud], Israël est devenu un Etat du tiersmonde.

Ce bouleversement, c’est au prophète du capitalisme sauvage et de l’ultranationalisme qu’on le doit. Pourtant, cet homme politique est resté tellement populaire qu’il peut aujourd’hui se permettre d’affirmer sans broncher que “personne ne se soucie davantage que [lui] des plus démunis”.

Nétanyahou n’est pas seul dans ce jeu. Ces derniers temps, la mode “sociale” a contaminé des secteurs de plus en plus larges et de plus en plus inattendus. Ainsi, le gouverneur de la Banque d’Israël, dont la politique monétaire est responsable de l’effondrement de la classe moyenne israélienne et de l’écrasement des plus démunis, n’a pas hésité à déclarer que la lutte contre la pauvreté était un objectif central de sa politique.

Même les rabbins du sionisme religieux, qui, pendant plus de trois décennies, ont participé de façon éhontée au creusement des inégalités sociales en immolant la société israélienne sur l’autel du Moloch de la colonisation des Territoires, même eux n’hésitent plus à organiser de très médiatiques manifestations au nom de la société israélienne, de son bien-être et de son avenir.

C’est sans doute ce même sens du “social” qui est à l’oeuvre dans les commissions d’enquête parlementaires chargées d’étudier les causes des inégalités croissantes de notre système d’enseignement, tout en donnant leur bénédiction à la poursuite de la privatisation de l’enseignement et tout en continuant à financer les institutions éducatives nationalistes religieuses. Malgré tout cela, le comble est de voir ensuite les porte-parole et les supporters de Benyamin Nétanyahou battre hypocritement et en choeur leur coulpe devant une opinion déboussolée et tétanisée.

Contrairement aux apparences, le virage “social” et anti-establishment [ashkénaze] claironné par Nétanyahou depuis quelque temps ne trouve pas sa source dans une sorte de réveil des consciences au vu des dommages infligés à la sécurité sociale et à la croissance économique.

Tout au contraire. La reconnaissance tardive par Nétanyahou de l’injustice sociale créée par sa politique économique provient de ce qu’il a accompli sa mission fondamentale : démanteler l’Etat social, privatiser la finance israélienne et pousser à l’émigration des Juifs démunis vers les implantations [colonies]. La révolution populiste a triomphé et il n’a plus qu’à se profiler en sauveur des pauvres. Les mesures qui garantissent le transfert de l’économie israélienne entre les mains de la finance ont été prises. La politique sociale israélienne a été anéantie. Et, à la place des valeurs de solidarité sociale, c’est à un darwinisme effréné [la loi du plus fort] que nous devons faire face. Pour ces raisons, il y a dans le “virage social” amorcé par Nétanyahou un intérêt double. Sur le plan idéologique, son rôle est de fournir exactement ce que fournit le prêtre lorsqu’il officie à l’église devant ses ouailles : de quoi survivre et de quoi rêver à un avenir meilleur, afin de supporter davantage le poids des seigneurs.

Sur le plan politique, le rôle de ce virage est de neutraliser toute critique publique [voir ci-contre] de la part de ceux qui pourraient prétendre réformer l’ordre socio-économique actuel, aider les classes démunies et reconstituer la classe moyenne.

(LDL)

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