Shoah

Aucune “judaïsation de la Shoah” ne pourra jamais justifier les crimes que nous commettons nous-mêmes

Avraham Burg, [Yediot Aharonot (extraits)] - Courrier International N° 758 - 12 mai 2005

Alors qu’Israël commémore la Shoah, Avraham Burg, ancien président de la Knesset et religieux pratiquant, appelle les humains à tirer les leçons du génocide.

Où était Dieu pendant la Shoah ? C’est sans doute l’une des questions les plus lancinantes que soulève l’éternel débat sur le “siècle de Hitler”.

L’apostat trouvera généralement dans la Shoah matière à fonder ses arguments sur l’“éclipse” de Dieu. “Un Dieu qui permet que plus de 1 250 000 enfants soient anéantis comme de la vermine ne peut exister. Et si ce Dieu existait, comment pourrait-on encore le vénérer ?”.

D’un autre côté, quiconque professe sa foi religieuse aura besoin de se rassurer en énumérant les “miracles de la Shoah”. “C’est un fait que l’Etat d’Israël a surgi de la Shoah, affirmera-t-il. C’est un fait qu’un demi-siècle après les fours crématoires le peuple juif est plus fort que jamais. C’est un fait, nous avons survécu.”.

Pour ce qui me concerne, le Dieu qui est le mien et la Shoah n’ont rien à voir l’un avec l’autre. La question qui me préoccupe n’est pas de savoir où était Dieu pendant la Shoah mais où étaient les humains. Quand je m’interroge sur le comment et le pourquoi de la Shoah, ce n’est pas la question de Dieu que je me pose, mais bien celle de l’homme, un homme à qui Dieu a jadis demandé : “Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ?”.

Le XXe siècle fut sans doute le siècle le moins religieux de l’Histoire, un siècle fondé sur une sanctification de l’émancipation humaine et sur la sécularisation, sur des idéologies fondées sur la force et le nationalisme, sur une déification de la violence physique et une désinhibition morale complète. Ce n’est pas Dieu qui a échoué durant la Shoah, mais plutôt ceux dont on dit qu’il les a créés à son image.

Le croyant qui croit avoir rencontré Dieu dans la Shoah et l’athée qui affirme l’avoir perdu ne sont pas différents. Le XXe siècle et la Shoah devraient nous instruire davantage sur l’humanité que sur la divinité. Ce siècle devrait servir de leçon à un homme qui a failli à sa mission. Un Dieu qui respecte les moindres détails de la vie humaine n’existe pas. Dieu nous a donné la terre pour y vivre et y régner. Cette croyance devrait être synonyme de responsabilité humaine et n’avoir que faire de l’arrogance des athées et de la frilosité de ceux qui craignent Dieu. Les anciennes religions et tout particulièrement le judaïsme, religion mère de toutes les croyances fondatrices de l’Occident, doivent être repensées. Et certainement pas dans le sens d’une doctrine de la vengeance éternelle qui serait fondée sur la conviction que le monde était, est et sera toujours contre nous. Aucune “judaïsation de la Shoah” ne pourra jamais justifier les crimes que nous commettons nous-mêmes sous prétexte que ces derniers feraient pâle figure à côté du crime absolu perpétré contre nous.

De même, tant les individus que les groupes doivent rompre avec la notion de providence, qui fait de Dieu un baby-sitter qui ne laisse aucune marge de manoeuvre à l’humanité pour intervenir. La pensée nouvelle née des cendres de la Shoah doit se concentrer sur la création d’une humanité meilleure et veiller à ne pas semer les graines du crime contre l’humanité dont ont été victimes les Tsiganes et les homosexuels en même temps que nous, les Arméniens avant nous et les Rwandais et les Cambodgiens après nous. Nous avons besoin d’une pensée qui ne nous accorde ni un monopole de la souffrance, ni des droits exclusifs sur la Shoah. Des génocides se sont déroulés dont nous n’étions pas les victimes, d’autres se dérouleront encore dont nous ne serons pas davantage les victimes.

Une pensée nouvelle doit percer les lignes de nos vieilles religions retranchées dans leurs souffrances. Une telle pensée doit servir de base commune au dialogue entre les fidèles de toutes les religions désireux de sortir de leur pré carré et de nous protéger, nous et le monde, de tout bain de sang versé au nom d’une religion étriquée quelle qu’elle soit ou d’une humanité arrogante où qu’elle soit.

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