Liban

L' opération Litani : un Liban Libre sur mesure pour Israël et quelques massacres de plus

Mahmoud Soueid - "Israël au Liban - La fin de 30 ans d'occupation ?" - mai 2000 - "Revue d'Etudes Palestiniennes"

À l'aube du 15 mars 1978, une force israélienne comprenant 20 000 hommes envahit le Liban. Baptisée « opération Litani », cette attaque dura sept jours et aboutit à l'occupation de 2020 kilomètres carrés du territoire libanais. Déclenchée « pour déloger les bases terroristes », elle visait, selon les termes du chef d'état-major Mordechaï Gour, à édifier « une ceinture de sécurité » profonde de 10 km, courant le long de la frontière et reliant Marjeyoun et Qle'ya, à l'est, à Alme al-Chaab, à l'ouest, en passant par Rmeich, Ayn Ebel et Dibl. Mais les opérations militaires israéliennes débordèrent les 10 km annoncés, pour englober la totalité de la région située au sud du fleuve Litani.

Et bien que les communiqués militaires et affirmés que « l'armée d'Israël ne voulait aucun mal aux civils », un rapport de la Croix-Rouge internationale signala que « le nombre de villages frappés lors de l'invasion israélienne se monte à 150, dont 82 ont subi de lourds dégâts ; six autres, dont le village de Khiam, ont été totalement détruits. Le nombre des tués avoisine le millier et l'invasion à pénétrer sur 17 km dans le territoire libanais » (cité dans le Sud Liban : tragédie et résistance, dossier publié par la ligue Arabe, pages 50 - 51, Beyrouth, 1981). La Croix-Rouge estime à 285 000 le total des personnes déplacées, dont 220 000 Libanais et 65 000 Palestiniens, contraint à l'exode. Quant aux sources officielles libanaises, elles estimèrent à 1168 le nombre de tués libanais et palestiniens (ministère de l'information, 1986).

L'armée israélienne perdit, selon ses propres communiqués, 18 soldats.

Trois massacres furent perpétrés par les forces d'invasion au cours de l'opération Litani. Le premier eut lieu dans le village de Abasieh et fit 81 victimes civiles dont les âges s'échelonnaient de 2 à 80 ans... Le deuxième frappa la petite ville de Khiam et fit 31 victimes, toutes âgées de moins de 50 ans... Le troisième enfin eu lieu dans le village de Kounin : 29 victimes toutes des enfants... (Le Sud Liban : tragédie et résistance op cit p. 51).

Le conseil de sécurité de l'ONU ayant voté les résolutions 425 et 426 en vertu desquels les forces internationales avaient pu commencer à se déployer au Sud-Liban, Israël répliqua par l'annonce, le 13 juin 1978, qu'il avait retiré ses troupes de la plupart des villages mais qu'il maintenait son contrôle sur « une bande de sécurité » comprenant les deux districts de Bint Jbeil et Marjeyoun et une partie des districts de Tyr et Hasbayya. Cette « bande de sécurité » fut confiée à la vigilance de Saad Haddad, désormais seul, depuis que son acolyte Sami Chidiac s'était séparé de lui pour rejoindre les Forces Libanaises de Béchir Gemayel.

En juillet, une unité de l'armée libanaise tenta de se déployer dans la zone sous contrôle international, et ceux avec l'accord de l'ONU et de la Syrie, mais l'artillerie de Saad Haddad la stoppa au niveau du village de Kawkaba. Les autorités libanaises accusèrent alors Saad Haddad et Sami Chidiac de haute trahison et de collaboration avec l'ennemi. Elles firent savoir à l'ONU que les deux hommes « n'avaient plus ni titre ni autorité pour agir au nom de l'armée libanaise ou négocier en son nom avec les représentants de l'ONU, ou exercer un quelconque commandement ».

L'armée libanaise fit une deuxième tentative le 25 avril 1979, en application de la résolution 444 du conseil de sécurité du 19 janvier 1979. Mais Israël et ses milices alliées l'en empêchèrent encore une fois.

Durant cette période, Israël mena sans répit des travaux d'infrastructures dans le territoire libanais. Des routes furent creusées et des ponts construits pour faciliter la circulation des troupes ; des marchandises israéliennes firent leur apparition sur les marchés des villages de la région ; la « bonne frontière » accueillie malade et blessée ; des milices pro-israélienne furent arméees et entraînées ; les ports israéliens devinrent accessibles aux voyageurs désireux de rejoindre le sud du Liban sans passer par les ports libanais ; et des ouvriers saisonniers obtinrent le droit d'entrer travailler en Israël.

Parallèlement à cette intense activité israélienne, un mouvement d'exode vidait inexorablement les villages libanais voisins de la zone désormais contrôlée par Israël. Ainsi que le signale le rapport du Secrétaire Général de l'ONU pour la période allant du 13 janvier au 8 juin 1979 : « On estime qu'à la date du 1er juin, c'est 70% des habitants de Bar'achit, 30 % des habitants de Chaqra et 10 % des habitants de Tibnin » sont devenus des réfugiés (Le Sud Liban... op cit, p.98).

En septembre 1978, le major Saad Haddad commença à distribuer des pièces d'identité avec la mention « État du Liban libre » aux habitants des zones qu'ils contrôlaient, et, le 18 avril 1979, il proclama « l'Etat du Liban libre » sur 700 km².

Cette proclamation fut faite dans la ville de Mettula, en territoire israélien... Le dit « État », d'une superficie de 700 kilomètres carrés, s'étendait de Kfar Chouba et Cheb'a, à l'est, jusqu'à Naqoura, sur la côte, au sud de Tyr. Large de 10 - 12 km et long de 90 km, il comprenait une population de 100 000 âmes, répartis dans 55 localités.

Puis, les forces de Haddad, fortes de 450 hommes, commencèrent à y imposer leur autorité, aidés et appuyés par des unités israéliennes. Le 17 mai 1980, Haddad proclama la fusion de tous les groupes armés, au total près de 500 hommes, agissant sous ses ordres, dans l'« em>Armée du Liban libre ».

Israël, de son côté, n'hésitait pas de temps à autre à s'approprier de nouvelles parcelles du territoire libanais. Ce fut notamment le cas des terres jouxtant les villages de Alma al-Chaab, Ayta, al-Udayssa, Kfar Chouba et des rives du fleuve Wazzani. Les travaux de détournement des eaux des fleuves Hasbani et Wazzani furent également terminées, ce qui amena le Liban a déposer une plainte au conseil de sécurité en juin 1980.

Dans ses mémoires, Morcechaï Gour, chef d'état-major lors de l'opération Litani, affirme que cette opération avait eu lieu en représailles contre l'action d'un commando palestinien qui, le 11 mars 1978, avait mitraillé un autobus sur la route côtière, tuant 37 civils israéliens. Mordechaï ajoute que l'ordre de l'opération avait alors été donné par Menahem Begin, soucieux de rassurer son opinion publique, mais que c'était lui-même qui avait pris l'initiative d'occuper le territoire libanais sur 10 km de profondeur et d'y détruire les bases palestiniennes.

À l'issue de l'opération, Moshé Dayan, alors ministre des Affaires étrangères, préconisant de « garder de larges surfaces du Liban », mais il se rétracta rapidement et appela à un retrait immédiat des forces israéliennes.

De son côté, Ariel Sharon, qui détenait le portefeuille de l'Agriculture, suggéra de relier entre elles les « poches chrétiennes » du Sud-Liban, afin de constituer une ceinture de sécurité qui devienne le pivot de tout le système de défense de la frontière nord d'Israël.

Quant à Begin, il préconisa de « rester au Liban quelque temps encore »... Ezer Weizmann, enfin, se déclara partisan d'une poursuite indéterminée de l'occupation, pour continuer à faire pression et « en attendant qu'une extension de la présence israélienne au Liban aboutisse à un changement radical des conditions de sécurité à la frontière nord d'Israël ».

Ce fut l'avis de Sharon qui l'emporta et la « ceinture de sécurité » vit ainsi le jour. (Emmanuel Siva, in Al-Hayat du 26 avril 1998).

(LDL)

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