Immigration

Venue d'URSS, une "racaille blanche", pas même vraiment juive, a bouleversé les équilibres politiques au profit de la droite dure

John Kampfer ("New Stateman") - Courrier International N° 598 - 18 avril 2002

(...) Démographiquement, Israël est dans l'impasse. Craignant d'être submergé par les Arabes à l'intérieur et par les Palestiniens à l'extérieur, l'État hébreu a poussé jusqu'à l'absurde sa politique d'accueil. Toute personne se déclarant juive est autorisée à émigrer, et plus le pays est en danger, moins l'on pose de questions.

Tous les jours, à l'aéroport Ben Gourion, on peut voir un avion d'Aeroflot qui dépose son dernier lot d'immigrants venus du fin fond de l'ex-URSS. Ces derniers mois, les chiffres sont en baisse par rapport aux années qui ont suivi la chute du mur de Berlin, mais il peut tout de même paraître étonnant que ces hommes et ces femmes aient encore envie de s'installer en Israël malgré la violence [on compte environ 1 million d'Israéliens d'origine soviétique].

Certains de ces immigrants sont des gens hautement qualifiés - des informaticiens, des ingénieurs, des médecins, des monteurs vidéo. Mais la plupart ne le sont pas. Ils appartiennent à la « racaille blanche », pour reprendre l'expression de plusieurs Israéliens établis de longue date avec lesquels je me suis entretenu.

Bon nombre de Russes plus évolués qui voulaient émigrer se sont exilés vers les États-Unis ou l'Europe centrale. Les autres n'avaient guère d'autre possibilité qu'Israël. Pour devenir israélien, en vertu de la loi du retour, ils doivent prouver qu'ils ont au moins un grand parent juif. Dans la plupart des villes ex-soviétiques, de tels papiers s'achètent.

On dénombre maintenant un million de Russes, pour la plupart des « sovs » [terme péjoratif pour dire ex-soviétiques] ,qui ont choisi Israël. Ils constituent un sixième de la population. Marqués par des générations de dictature soviétique, ils ne connaissent presque rien d'Israël et absolument rien des Arabes. En revanche, ils ont amené avec eux un racisme très soviétique. Autrefois il détestaient les « Noirs » d'Asie centrale ou de Transcaucasie, leur haine va maintenant aux Palestiniens et aux musulmans des pays qui entourent Israël.

Ils ont aussi apporté la culture de la force et de l'arbitraire qui a été celle de l'URSS après la seconde guerre mondiale. Les seuls "sovs" à avoir des contacts au quotidien avec les Palestiniens sont des mafieux, qui trafiquent des voitures volées et passent en contrebande des armes vers la Cisjordanie et la bande de Gaza, fournies par des soldats israéliens contre de la drogue. Une affaire qui rapporte gros.

La plupart des nouveaux arrivants sont tout sauf idéalistes, et ils reconnaissent être venus en Israël poussés par la nécessité économique. (..) Ce n'est pas la religion qui les motive. La plupart des "sovs" n'en ont pas. Mais ils ont noué une alliance contre nature avec d'autres communautés au sein de la société israélienne, changeant la donne politique dans le pays.

Le gouvernement d'Ariel Sharon est en effet soutenu par une coalition de "sovs", de sépharades et d'ultraorthodoxes (le seul groupe à se reproduire au même rythme que les Palestiniens).

Ces groupes disparates n'ont rien en commun, si ce n'est leur hostilité envers toute forme de solution équitable pour les Palestiniens. Les "sovs" considèrent avec mépris les sépharades - principalement des Marocains, des Éthiopiens, des Irakiens et des Yéménites ; les juifs orthodoxes méprisent aussi bien les sépharades que les "sovs". Et tous les groupes haïssent les Arabes Israéliens et les Palestiniens. Ensemble, ces communautés ont assuré l'élection d'Ariel Sharon et celui-ci n'est nullement le membre le plus jusqu'au-boutiste de la coalition au pouvoir.

Entre-temps le parti travailliste est en pleine déconfiture. Ces difficultés sont aggravées par l'afflux de ses partisans libéraux dans le camp des « on-tire-d'abord-on-pose-les-questions-après ». Depuis longtemps, la démographie joue contre les travaillistes. Les juifs ashkénazes, qui ont quitté l'Europe soit avant soit après l'Holocauste, représentent une part de moins en moins importante de l'électorat.

La sécurité et l'identité ont toujours été les deux grands axes de la pensée israélienne. La première n'a jamais été garantie ; aujourd'hui la seconde est elle aussi sérieusement compromise.

(LDL)

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