Gaza

Gaza : "Israël est sorti de la cage, a jeté les clés et abandonné les habitants à l’amertume de leur sort."

Gideon Levy - Haaretz - 23 juillet 2006

"Nous sommes sortis de Gaza et ils tirent des roquettes Qassam"- rien nâexprime plus précisément lâopinion générale à propos de lâactuel cycle de confrontation ; "ils ont commencé" : telle sera la réponse lancée à qui essaierait néanmoins de soutenir que par exemple, quelques heures avant le premier Qassam tombé, sans faire de dégâts, sur une école à Ashkelon, Israël avait semé la destruction dans lâUniversité Islamique de Gaza.

Israël plonge Gaza dans lâobscurité, lui impose un siège, bombarde, liquide et emprisonne, tue et blesse des civils, dont des enfants et des bébés en nombres terrifiants, mais : "ils ont commencé". Et puis aussi, ils "violent les règles" fixées par Israël : à nous, il est permis de bombarder comme cela nous chante, mais il leur est interdit de lancer un Qassam.

Quand eux tirent un Qassam sur Ashkelon, on est tout de suite "un degré plus haut", alors que quand nous bombardons une université ou une école, câest dans lâordre des choses. Pourquoi ? Parce que ce sont eux qui ont commencé. Et que dès lors, la justice est toute de notre côté, pense la majorité. Comme dans une dispute au jardin dâenfants, "qui a commencé ?" est devenu la carte morale gagnante dâIsraël pour tout crime commis.

Mais alors, qui a vraiment « commencé » ? Sommes-nous réellement « sortis de Gaza » ? Israël nâest sorti de Gaza que partiellement et de manière retorse. Le plan de désengagement qui sâétait qualifié sentencieusement - « partage du pays », « fin de lâoccupation » - a effectivement conduit au démantèlement des colonies et au départ de lâarmée israélienne de la Bande de Gaza, mais il nâa quasiment rien changé aux conditions de vie de ses habitants. Gaza est encore une prison et ses habitants toujours condamnés à vivre dans la pauvreté et lâoppression. Israël les enferme de tous côtés - mer, air et terre ferme - à lâexception de la soupape de sécurité limitée du passage de Rafah.

Ils ne peuvent rendre visite à des proches vivant en Cisjordanie ni chercher du travail en Israël dont lâéconomie de Gaza a été totalement dépendante pendant environ 40 ans. Faire passer des marchandises est parfois permis, parfois interdit. Gaza nâa aucune chance, dans de telles conditions, dâéchapper à la pauvreté. Personne nây investira, personne ne pourra développer Gaza. Nul ne peut sây sentir libre. Israël est sorti de la cage, a jeté les clés et abandonné les habitants à lâamertume de leur sort. Maintenant, moins dâun an après le désengagement, Israël fait, dans la violence et la force, le chemin du retour.

Que pouvait-on espérer ? QuâIsraël se retire unilatéralement, en ignorant ouvertement et outrageusement lâexistence et les besoins des Palestiniens, et que ceux-ci portent en silence toute lâamertume de leur sort et ne poursuivent pas le combat pour leur liberté, leur honneur et un moyen de subsistance ?
Nous avions promis un accès sécurisé vers la Cisjordanie et nous nâavons pas tenu notre promesse.
Nous avions promis de libérer des prisonniers et nous nâavons pas tenu notre promesse.
Nous avons appuyé la tenue dâélections démocratiques pour ensuite boycotter les dirigeants légalement élus, confisquer lâargent qui revient à lâAutorité Palestinienne et déclarer la guerre à celle-ci.
Nous aurions pu nous retirer de Gaza dans le cadre de négociations et dâune coordination, et tout en renforçant la direction palestinienne existante, mais nous avons refusé et nous voilà maintenant, à nouveau, à nous plaindre de « lâabsence de dirigeants ».

Nous avons fait tout ce qui était possible pour écraser la société et la direction palestiniennes, nous avons veillé le mieux possible à ce que le désengagement nâannonce pas lâouverture dâun nouveau chapitre dans nos relations avec le peuple voisin, et maintenant nous sommes surpris de la violence et de la haine que nous avons nous-mêmes semées.

Que se passerait-il si les Palestiniens ne lançaient pas de roquettes Qassam ?
Israël lèverait-il alors le boycott économique imposé à Gaza ?
Ouvrirait sa frontière au travail palestinien ?
Libérerait des prisonniers ?
Rencontrerait la direction élue et mènerait des négociations avec elle ?
Encouragerait les investissements à Gaza ?
Balivernes. Si les habitants de Gaza restaient tranquilles, comme Israël lâattend dâeux, la question disparaîtrait de lâordre du jour, chez nous et dans le monde. Israël continuerait la âconvergenceâ destinée exclusivement à servir ses objectifs tout en ignorant les besoins des Palestiniens. Personne ne prêterait attention au sort des habitants de Gaza sâils ne recouraient pas à la violence. Câest une vérité terriblement amère, mais les 20 premières années de lâoccupation ont passé pour nous dans le calme, et nous nâavons pas bougé le petit doigt pour mettre un terme à cette occupation.

Au lieu de ça, profitant du calme, nous avons élaboré lâénorme et criminelle entreprise des colonies. Et nous poussons maintenant, une fois encore, les Palestiniens à recourir à la pauvre arme dont ils disposent et à laquelle nous répondons en mettant en oeuvre presque tout le formidable arsenal en notre possession, tout en continuant à clamer : ce sont eux qui ont commencé.

Câest nous qui avons commencé. Nous qui avons commencé avec lâoccupation. Câest à nous quâincombe dây mettre un terme, un terme à la fois véritable et absolu. Pour la violence, câest nous aussi qui avons commencé : il nây a pas pire violence que la violence dâune occupation sâimposant par la force à tout un peuple et la question de savoir qui a tiré le premier est par conséquent une dérobade destinée à distordre le tableau.

Après Oslo également, il sâen est trouvé pour déclarer « nous sommes sortis des Territoires », dans un mélange comparable dâaveuglement et de mensonge.

Gaza se trouve dans une détresse terrible où règnent la mort, la peur, les difficultés de subsistance, loin des yeux des Israéliens et de leur coeur. Chez nous, on ne montre que les Qassam. Chez nous, on ne voit que les Qassam. La Cisjordanie continue de vivre sous la botte de lâoccupation, lâentreprise des colonies est florissante et toute main tendue en direction dâun règlement, y compris la main dâIsmaïl Haniyeh, est immédiatement repoussée. Si après cela, quelquâun avait encore une quelconque hésitation, tomberait alors immédiatement la formule décisive : ce sont eux qui ont commencé. Ce sont eux qui ont commencé et la justice est avec nous.

Alors que ce nâest pas eux qui ont commencé et que la justice nâest pas avec nous.

(LDL)

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