Sionisme

Le sionisme en Europe au début du XXème siècle

Shlomo Sand - "Comment le peuple juif fut inventé" - Ed. Fayard - p. 348 et ss.

Malgré les difficultés spécifiques rencontrées par les juifs, la plupart d'entre eux devinrent, dans des pays comme la France, la Hollande, la Grande-Bretagne et l'Allemagne, des « israélites », à savoir des Français, des Hollandais, des Britanniques ou des Allemands de religion mosaïque. Ils adoptèrent la nationalité des nouveaux Etats, accentuant même parfois leur identité nationale, dont ils étaient particulièrement fiers. Et ceux à juste titre, car, en raison de leur concentration relativement importante dans les villes, ils comptèrent parmi les pionniers des langues et des cultures nationales, c'est-à-dire qu'ils firent partie des premiers Britanniques, Français et Allemand (il n'est pas aberrant de dire que le poète Heinrich Heine fut allemand avant le grand-père d'Adolf Hitler, si tant est que ce dernier - le grand-père - le fut).

Pendant la première guerre mondiale, qui conduisit, dans une large mesure, à l'apogée de la nationalisation des masses en Europe, ils partirent défendre leur nouvelle patrie, et il est probable qu'ils abattirent, sans hésitation particulière, des soldats juifs qui se trouvaient en face d'eux, de l'autre côté du front [1]. Des réformateurs religieux allemands juifs aux socialistes français juifs ou aux libéraux britanniques juifs, presque tous se mobilisèrent pour la défense de leur nouveau patrimoine collectif : l'État national et son territoire.

Si étrange que cela puisse paraître, même les sionistes furent entraînés dans la culture de guerre en fonction des lignes de division nationale européenne, malgré leur adhésion à un principe national séparatiste. Entre 1914 et 1918, leurs adeptes et leurs militants dispersés dans les pays d'Europe étaient encore trop faibles pour proposer une alternative identitaire susceptible de contrebalancer l'enthousiasme patriotique qui régnait alors par d'autres sentiments nationaux.

De 1897, année de la réunion du premier Congrès sioniste, jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale, le sionisme fut en fait un courant minoritaire est insignifiant au sein des communautés juives dans le monde, et il dut souvent se soumettre aux injonctions nationales des « gentils » (en 1914, les sionistes représentaient moins de 2 % de l'ensemble de la population allemande d'origine juive, et moins encore en France).

[1] Amos Elon, The Pity of it All. A History of Jews in Germany 1743-1933, New York Metropolitan Books, p. 305-337. Les israélites français ou allemands n'ont jamais manifesté non plus de solidarité juive particulière. Leur dureté et leur dédain, dus à un sentiment de supériorité à l'égard des juifs d'Europe de l'Est, les « Ostjuden », sont connus. Plus tard les « Orientaux » de l'Europe se comportèrent presque de la même manière quand ils rencontrèrent les nouveaux « Orientaux » d'Israël.

(LDL)

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