Hamas

On ne peut pas dire qu'Israël a lancé son attaque pour protéger ses citoyens contre les roquettes. Il l'a fait pour protéger son droit de poursuivre l'étranglement de la population de Gaza.

Henry Siegman, directeur du U.S. Middle East Project (New York). - Revue Internationale des Livres et des Idées (RILI) N° 10 - mars-avril 2009

Les gouvernements et la plupart des média occidentaux ont accepté un certain nombre d'affirmations avancées par Israël pour justifier l'offensive militaire contre Gaza : que le Hamas avait constamment violé et puis refusé de prolonger la trêve de six mois qu’Israël observait ; qu''Israël n'avait dès lors pas d'autres choix que de détruire la capacité du Hamas de lancer des missiles sur des villes israéliennes ; que Hamas est une organisation terroriste faisant parti d'un réseau mondial djihadiste ; et qu'Israël n'a pas seulement agi pour sa propre défense mais au nom d'une lutte internationale menée par les démocraties occidentales contre ce réseau.

Je n'ai pas connaissance qu'un seul des grands journaux américains, ou station de radio ou chaîne de télévision, ait, dans sa couverture de l'attaque contre Gaza, remis en question cette version des événements. Au lieu de quoi, la critique des actions d'Israël, s'il y en a eu (et il n'en est venu aucune de l'administration Bush), s'est centrée sur la question de savoir si le carnage opéré par l'armée israélienne était proportionné à la menace qu'elle cherchait à contrer, et si elle prenait des mesures adéquates afin d'éviter de faire des victimes civiles.

(...)

Permettez-moi dès lors de déclarer sans détour que chacune de ces affirmations est un mensonge.

C'est Israël, et non le Hamas qui a violé la trêve : le Hamas s'était engagé à arrêter les tirs de roquettes sur Israël ; en échange, Israël devait relâcher l'étranglement de Gaza. En réalité, durant la trêve, il a resserré davantage. Ceci a été confirmé non seulement par tous les observateurs neutres et ONG présents sur place, mais encore par le brigadier général de réserve Shmouel Zakai, un ancien commandant de la division Gaza de l'armée israélienne. Dans une interview accordée au quotidien Haaretz le 22 décembre [2008] il accusait le gouvernement israélien d'avoir commis « une erreur centrale » durant la tahdiyeh, la période de six mois de trêve relative, en ne « profitant pas de l'accalmie pour améliorer la situation de misère économique des Palestiniens de la bande de Gaza, mais au contraire l'aggravant nettement [...]. Si l'on instaure une tahdiyeh et que l'on maintient en même temps la pression économique sur la bande de Gaza, disait le général Zakai, il est évident que Hamas cherchera à obtenir une tahdiyeh améliorée et que le chemin pour y arriver consiste à reprendre les tirs de Qassam [...]. Vous ne pouvez pas juste flanquer des coups, laisser les Palestiniens de Gaza dans la détresse économique où ils sont, et espérer que Hamas restera assis à ne rien faire ».

La trêve, qui a débuté en juin de l'an dernier et qui devait être renouvelée en décembre, exigeait des deux parties de s'abstenir de toute action violente contre l'autre. Le Hamas devait cesser ses attaques à la roquette et prévenir les tirs de roquettes par d'autres groupes comme le Jihad islamique (même les services de renseignement israéliens ont reconnu que cela avait été mis en oeuvre avec une surprenante efficacité), Israël devait mettre un terme à ses assassinats ciblés et à ses incursions militaires. Cet accord a été gravement violé les 4 novembre, lorsque l'armée israélienne est entrée à Gaza et y a tué six membres du Hamas. Le Hamas avait riposté en lançant des roquettes Qassam et des missiles Grad, tout en offrant néanmoins de prolonger la trêve, avec pour seule condition qu'Israël arrête le blocus. Israël a refusé. Israël aurait pu remplir son obligation de protéger ses citoyens en acceptant de relâcher le blocus, mais il n'a même pas essayé. On ne peut pas dire qu'Israël a lancé son attaque pour protéger ses citoyens contre les roquettes. Il l'a fait pour protéger son droit de poursuivre l'étranglement de la population de Gaza.

Tout le monde semble avoir oublié que le Hamas a déclaré une fin des attentats-suicides et des tirs de roquettes lorsqu'il a pris la décision de rejoindre le processus politique palestinien, et qu'il s'y est largement tenu pendant plus d'un an. Bush avait publiquement fait bon accueil à cette décision, la citant comme un exemple de succès de sa campagne en faveur de la démocratie au Proche-Orient. (Il n'avait aucun autre succès à mettre en avant).

Lorsque le Hamas, d'une façon inattendue, a gagné les élections, Israël et les États-Unis ont contesté la légitimité des résultats et pris le parti de Mahmoud Abbas, le dirigeant du Fatah. Jusque-là, celui-ci n'avait pas été pris au sérieux par les dirigeants israéliens qui le tenaient pour « un poulet plumé ». Ils ont entraîné et armé ses forces de sécurité afin de renverser le Hamas ; et lorsqu'elle Hamas a - brutalement certes - prévenu cette tentative violent de renverser les résultats des premières élections démocratiques honnêtes du Proche-Orient moderne, Israël et l'administration Bush ont imposé le blocus.

Israël cherche à justifier ces faits indiscutables par l'affirmation qu'en retirant les colonies israéliennes de Gaza en 2005, Ariel Sharon avait donné au Hamas l'occasion de se mettre en route vers la création d'un État, une occasion qu'il a refusée de saisir ; au lieu de quoi il aurait transformé Gaza en aire de lancement pour des tirs de missiles visant la population civile d'Israël.

L'accusation est fausse à double titre.

D'abord, le Hamas, malgré tous ses défauts, a apporté à Gaza un niveau d'ordre et de respect de la loi inconnu ces dernières années, et il l'a fait sans les énormes sommes d'argent que les donateurs faisaient pleuvoir sur l'autorité palestinienne sous la direction du Fatah. Il a éliminé les gangs violents qui terrorisaient Gaza sous le pouvoir du Fatah. Les musulmans non observants, chrétiens et autres minorités, jouissent de davantage de liberté religieuse sous le pouvoir du Hamas il n'en auraient en Arabie Saoudite, par exemple, ou sous bien d'autres régimes arabes.

L'autre mensonge, plus grand, c'est que le retrait de Gaza voulu par Sharon aurait été conçu comme un préambule à d'autres retraits et à un accord de paix. Voici comment le principal conseiller de Sharon, Dov Weisglass, qui fut aussi le chef des négociations avec les Américains, décrivait le retrait de Gaza, dans une interview au quotidien Haaretz, en août 2004 : « Ce sur quoi je me suis effectivement mis d'accord avec les Américains, c'était qu'une partie des colonies [c'est-à-dire les principaux blocs de colonies de Cisjordanie] ne ferait l'objet d'aucune discussion, et que le reste ne ferait pas l'objet d’aucune discussions avant que les Palestiniens soient devenus des Finlandais [...]. La signification [de l'accord avec les États-Unis], c'est le gel du processus politique. Et lorsque vous gelez ce processus, vous empêchez l'établissement d'un État palestinien et vous empêchez une discussion sur les réfugiés, les frontières et Jérusalem. En réalité l'ensemble de ces propositions qu'on appelle l'État palestinien, avec tout ce que cela comporte, a été retiré de notre agenda, et ce pour une durée indéfinie. Et tout ça, sous l'autorité et avec la permission du [président Bush] et la ratification des deux chambres du Congrès. »

Les Israéliens et les Américains pensent-ils que les palestiniens ne lisent pas les journaux israéliens ou que lorsqu'ils ont vu ce qui se passait en Cisjordanie, il ne pouvaient se figurer ce que Sharon manigançait ?

Un groupe terroriste ?

Le gouvernement israélien aimerait que le monde croie que le Hamas à lancé ses roquettes Qassam par ce que c'est ce que font des terroristes et que le Hamas est par essence un groupe terroriste. En réalité, le Hamas n'est pas plus « une organisation terroriste » (expression favorite d'Israël) que le mouvement sioniste durant sa lutte pour une patrie juive.

À la fin des années 1930 et 1940, des groupes au sein du mouvement sioniste ont eu recours à des activités terroristes pour des raisons stratégiques. Selon Benny Morris, c'est l’Irgoun qui, le premier, a pris pour cible des civils. Il écrit dans Victimes, histoire revisitée du conflit à arabo-sioniste, qu'un regain du terrorisme arabe en 1937 à « déclenchés une vague d'attaques à la bombe contre des foules arabes et des bus, introduisant ainsi une nouvelle dimension au conflit ».

Il rapporte, sur base de documents, des atrocités commises par l’armée israélienne durant la guerre de 1948-1949 (…) Dans un certain nombre de villages palestiniens et de villes palestiniennes, l’armée israélienne a procédé à des exécutions organisées de civils. (…)

En d'autres termes, lorsque des juifs prennent pour cible et tuent des civils innocents pour faire avancer leur lutte nationale, ce sont des patriotes. Lorsque leurs adversaires le font, ce sont des terroristes.

Il est trop facile de décrire le Hamas simplement comme une « organisation terroriste ». C'est un mouvement nationaliste religieux qui recourt au terrorisme, comme le mouvement sioniste l’a fait durant sa lutte pour un État, avec la croyance erronée que c'est le seul moyen de mettre fin à une occupation étouffante et de favoriser la création d'un État palestinien.

Quand l'idéologie du Hamas appelle officiellement à l'établissement de cet État sur les ruines de l'État d'Israël, cela ne détermine pas davantage la véritable politique du Hamas aujourd'hui que la même déclaration dans la charte de l'OLP (organisation de libération de la Palestine) de déterminer les actions du Fatah.

Ce ne sont pas là les conclusions d'un apologiste du Hamas, mais l'opinion de l'ancien chef du Mossad et conseiller à la sécurité nationale de Sharon, Ephraïm Halevy. Le leadership du Hamas est passé par un changement « juste sous notre nez », écrivait récemment Halevy dans Yediot Aharonot, en reconnaissant que « sa visée idéologique n'est pas atteignable et ne le sera pas dans un avenir prévisible ».

Il est maintenant prêt et désireux de voir l'établissement d'un État palestinien à l'intérieur des frontières provisoires de 1967. Halevy relevait alors que le Hamas n’a pas dit jusqu’à quel point ces frontières seraient « provisoires », « ils savent qu’à partir du moment où un Etat palestinien sera établi avec leur coopération ils seront obligés de changes les règles du jeu : ils devront choisir un chemin qui peut les mener loin de leurs visées idéologiques de départ ».

Dans un article plus ancien, Halevy signalait également l'absurdité qu'il y avait à relier le Hamas à Al-Qaïda : « Les membres du Hamas sont perçus par Al-Qaïda comme des hérétiques du fait de leur souhait déclaré de participer, même indirectement, à des processus d'antan ou d'accord avec Israël. La déclaration faite par [le chef du bureau politique du Hamas, Khaled] Meshal est en contradiction totale avec l'approche d’Al-Qaïda, et fournit à Israël une opportunité peut-être historique, de s'en saisir pour le meilleur ».

Pourquoi alors les dirigeants d'Israël sont-ils aussi déterminés à détruire leur Hamas ? Parce qu'il croient que son leadership, contrairement à celui du Fatah, ne peut pas être contraint à accepter un accord de paix et établissant un « Etat » palestinien fait d'entités territoriales coupées les unes des autres et sur lesquels Israël pourrait conserver un contrôle permanent. Le contrôle de la Cisjordanie a été l'objectif constant de l'armée, des services de renseignement et des élites politiques d'Israël depuis la fin de la guerre des Six-jours. Il croient que Hamas ne permettrait pas une telle réduction en cantons du territoire palestinien, quelle que puisse encore être la durée de l'occupation.

Il se peut qu'ils se trompent au sujet de Mahmoud Abbas et de ses cohortes à la retraite, mais ils ont entièrement raison au sujet du Hamas.

Des observateurs du Proche-Orient se demandent si l'offensive d'Israël contre le Hamas réussira à détruire l'organisation ou à la chasser de Gaza. La question est hors de propos. Si Israël projette de garder le contrôle de toute l'entité palestinienne à venir, il ne trouvera jamais de partenaire palestinien, et même s'il parvient à démanteler le Hamas, le mouvement finira par être remplacé par une opposition palestinienne beaucoup plus radicale.

[...]

Henry Siegman est également professeur invité à la "School of Oriental and African Studies" de l'Université de Londres. Il a été directeur du "American Jewish Congress" et du "Synagogue Council of America".
Le texte dont on trouve ici de larges extraits a initialement été publié dans la "London Review of Books" en janvier 2009.

(LDL)

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