Jenine

La fierté du soldat Nissim : "les soldats avertissaient les habitants pour qu'ils quittent la maison avant qu'elle s'écroule. Mais je n'ai laissé à personne la chance de sortir..."

Michel Warschawski - "A tombeau ouvert - la crise de la société israélienne" - Ed. La Fabrique 2003

Pour comprendre la dégénérescence du soldat israélien, il faut lire et relire le monologue de Moshé Nissim, publiée dans le supplément hebdomadaire du quotidien Yediot Aharonot. Moshé Nissim, et ses compagnons de bataillon appellent « nounours kurde » [1], a conduit pendant 72 heures d'affilée l'immense bulldozer D-9 [2] qui a détruit tout le centre du camp de réfugiés de Jénine :

« Difficile ? Vous voulez rire. Je voulais tout raser. Lorsque les officiers me donnaient l'ordre de détruire une maison, j'en profitais pour en détruire plusieurs autres... Croyez-moi, on n'en a pas détruit assez. Pendant trois jours j'ai rasé, rasé. Toute la place. Je mettais à bas chaque maison d'où ont tirait. Pour les mettre à bas, il fallait en détruire chaque fois plusieurs autres. Les soldats avertissaient avec un haut-parleur les habitants pour qu'ils quittent la maison avant que j'intervienne. Mais je n'ai laissé à personne la chance de sortir. Je n'attendais pas... Je donnais à la maison un coup très fort pour qu'elle s'écroule le plus rapidement possible. D'autres ont peut-être été moins radicaux, ou du moins c'est ce qu'ils disent. Ne croyez pas leurs histoires... Il y avait beaucoup de gens dans les maisons quand on a commencé à les détruire... Je n'ai pas vu de maisons tomber sur des gens vivants, mais si tel a été le cas, je m'en fiche. Je suis certain que des gens sont morts dans ces maisons, mais c'était difficile à voir, car il y avait des tonnes de poussière et on a beaucoup travaillé la nuit. J'avais du plaisir à voir les maisons s'écrouler, parce que je sais qu'ils [les palestiniens] se moquent de la mort, mais la destruction d'une maison leur fait plus de mal. S'il y a une chose qui me fait mal à moi, c'est qu'on n'a pas détruit tout le camp...

J'ai eu une très grande satisfaction, un vrai plaisir. Je n'arrivais pas à m'arrêter. Je voulais continuer à travailler tout le temps, sans arrêt... Après la fin des combats, on a reçu l'ordre de sortir le D-9, l'armée ne voulait pas que les journalistes et photographes nous voient à l'oeuvre... Je me suis battu contre eux [les officiers] pour qu'il me laissent continuer à détruire. J'ai eu un grand plaisir à Jénine. Des tonnes de plaisir. C'était comme s'il avait concentré tous ces 18 ans où je n'ai rien fait [à l'armée] en trois jours. Les soldats sont venus me voir et ils m'ont dit "merci, le Kurde, merci" ».

Comment Nissim a-t-il tenu trois jours ? « Vous savez comment j'ai tenu 75 heures d'affilée ? Je ne suis pas descendu du D-9. Je n'avais aucun problème de fatigue, parce que je n'ai pas arrêté de boire du whisky... J'en avais pris dans mon sac. Tout le monde avait pris des vêtements, mais moi et je savais ce qui nous attendait. J'ai pris du whisky et des pistaches. Jénine m'a aidé à oublier mes soucis... ».

Deux mois avant le massacre de Jenine, Robert Fisk, correspondant de guerre de l'Indépendant écrivait déjà que l'armée israélienne n'était plus une armée moderne, qu'elle est faite « de bandes armées qui saccagent tout sur leur chemin et qu'on laisse commettre des actes de pillage en toute impunité ».

Il ajoutait d'ailleurs que du point de vue opérationnel, l'armée semblait avoir perdu ses capacités, se contentant d'un usage de force massif et disproportionné.

Le pillage a toujours existé dans les guerres mais par le passé, dans l'armée israélienne, il était sévèrement sanctionné. Dans la campagne de pacification [3] actuelle, le vandalisme et le pillage sont inscrits dans le message que font passer les directions politiques et militaires : « pour écraser le terrorisme, vous avez le droit de tout casser ; dans notre guerre de survie, tout est permis ! »

En ce sens, Moshé Nissim n'est pas un cas extrême mais le produit d'une dégénérescence généralisée de l'armée d'occupations et d'une société qui, en déshumanisant totalement l'adversaire, est en train de perdre rapidement ce qui en faisait, malgré tout, malgré l'occupation, malgré la spoliation et la discrimination institutionnalisée, une société relativement civilisée dans les institutions - et en particulier l'armée - avait des comptes à rendre, des normes de comportement et une certaine conception du respect du droit et de la dignité humaine.

Une telle évolution n'aurait pas été possible sans un changement qualitatif du discours dominant, tel qu'il est exprimé non seulement par les dirigeants politiques mais également par les faiseurs d'opinion, les médias, les centres universitaires et par les décisions et verdict des tribunaux.

[1] l'intéressé est d'origine judéo-kurde
[2] Le D-9 est un bulldozer gigantesque produit par Caterpillar, auquel l'armée israélienne apporte de nombreuses modifications pour le "militariser". Voir photo ci-dessus. A Jenine, l'armée israélienne a utilisé simultanément plusieurs de ces engins pour détruire les habitations.
[3] terminologie du gouvernement israélien

(LDL)

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