Arbitraire

Portrait du colon et du soldat juifs dans "les territoires"

Michel Warschawski - "A tombeau ouvert - la crise de la société israélienne" - Ed. La Fabrique 2003

La déshumanisation systématique du colonisé entraîne inévitablement la déshumanisation du colon et de sa société. Le soldat israélien, le colon qui jouit d'une impunité totale, mais aussi la brutalité du discours politique dominant ont d'ores et déjà contaminé la société israélienne : comme la pollution, la violence ne s'arrête pas à la Ligne verte.

Les statistiques sur la criminalité en Israël, en particulier sur la violence domestique, le prouvent : en deux ans les agressions et les meurtres ont augmenté de plus de 20 % et il ne se passe pas un jour sans que les journaux fassent état d'incidents graves, surtout parmi les jeunes. Ces derniers ont deux modèles auxquels s'identifier : les soldats dont la brutalité est présentée dans les médias comme de l'héroïsme et les colons qu'Ehoud Barak qualifiait de nouveaux pionniers d'Israël.

Au cours de la dernière décennie, le colon est devenu un surhomme qui n'a à tenir compte d'aucune loi, d'aucune institution. Il vole les terres de ses voisins arabes, récolte leurs olives, perce des chemins et en ferme d'autres, interdit l'accès des paysans arabes à leurs terres et, quand il est en colère, organise des raids punitifs. Il a droit de vie ou de mort sur les indigènes, et impose sa loi même aux militaires qui le protègent et sans lesquels il n'est plus rien qu'un misérable voleur.

Quant aux soldats, dont la moyenne d'âge de 21 ans, ils sont, collectivement et individuellement, le pouvoir. Un pouvoir absolu sur près de 4 millions d'êtres humains. Depuis maintenant près de deux ans, les nouvelles consignes donnent au soldat les prérogatives d'officier de police, de juge, d'exécuteur des peines et, si l'envie lui en prend, d'éducateur.

Ces divers drôle, on peut les voir jouer par ses soldats à peine sortis de l'adolescence, sur les dizaines de barrages qui réglementent la vie des habitants de Cisjordanie et de la bande de Gaza. Il y a le soldat qui, pour ne pas risquer de se tromper, interdit à tout le monde de passer, y compris à une mère avec son nouveau-né, dont les papiers attestent qu'elle vient de quitter l'hôpital et ne veut que rentrer chez elle avec le bébé; il y a celui qui décide de punir un vieillard pour avoir osé le regarder dans les yeux, et qui lui interdit d'entrer à Jérusalem pour la prière du Ramadan; il y a aussi l'inévitable éducateur, celui qui oblige des diplomates de la Commission européenne à rester une demi-heure sous le soleil, parce qu'ils ont osé dépasser une ligne imaginaire que le caporal de 19 ans leur avait signifié de ne pas dépasser [1].

Aux barrages, les soldats ne parlent pas - ni l'arabe, ni l'anglais, ni même l'hébreu : ils hurlent des onomatopées tout en gesticulant avec le M 16 [2].

En décembre 2001, avec un groupe d'internationaux, j'accompagnais Moustafa Barghouti, le coordinateur national des O.N.G. palestiniennes, aux barrages qui séparent Jérusalem de Ramallah, après que la police l'eut libéré d'une détention de quelques heures, pour avoir osé organiser une conférence de presse à Jérusalem.

À une vingtaine de mètres du barrage, une patrouille de police des frontières se dirige, menaçante, vers nous, et son chef nous crie quelque chose.

- Qu'est-ce qu'ils veulent ?
- Je ne sais pas et ne parle pas hébreu. Je crois que c'est du russe.
- Certainement pas, j'ai fait mes études en URSS et je connais le russe.

Nous sommes maintenant face à face avec les policiers. Ils hurlent mais je ne comprends toujours rien. J'exige qu'ils arrêtent de crier, qu'ils parlent, et en hébreu. Et soudain je réalise que c'était en hébreu qu'il vociféraient - c'était plutôt une espèce de hurlements hébraïco-militaire, quelque chose entre la phrase articulée et les cris du cow-boy aux vaches de son troupeau.

À force de hurler sur les indigènes, les soldats israéliens perdent progressivement l'usage de la parole. Retournés à la vie civile, en Israël, ils ont de plus en plus de difficultés à le retrouver. On imagine sans peine le type de dialogue qu'ils peuvent avoir avec leurs parents, leurs compagnes et, plus tard, leurs enfants.

[1] Z. Yeheskieli, "Je leur ai fait un stade au milieu du camp", Yedioth Aharonot, 31 mai 2002
[2] fusil d'assaut de fabrication américaine

(LDL)

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