Démographie

L'arme démographique est un mythe

Salim TAMARI - The Daily Star (Beyrouth) via Courrier international numéro 769 du 28 juillet 2005 pages 34 -

Dans les débats actuels sur l'avenir de la Palestine, rares sont les sujets aussi polémiques que la démographie - c'est-à-dire l'incursion de politique ethnique dans le domaine très privé de la procréation. Du côté israélien, le prétendu dilemme démographico-territorial (c'est-à-dire la nécessité de mettre fin au contrôle israélien sur les territoires occupés afin de préserver le caractère juif de l'État d'Israël) a été le principe fondamental du sionisme de gauche.

Au cours des 30 dernières années, c'est ce qui faisait la différence fondamentale entre le parti travailliste et les politiques expansionnistes agressives du Likoud et de ses alliés. Pour ce dernier il n'y avait pas de dilemme démographique puisque conserver la Cisjordanie et Gaza ne les engageait en rien à accorder le droit de vote à la population arabe (« ils n'ont qu'à voter en Jordanie »).

Par conséquent l'occupation ne remettait nullement en question l'hégémonie sioniste conventionnelle. Mais c'était avant la décision du premier ministre israélien Ariel Sharon d'abandonner ce principe, avec son plan de désengagement de Gaza.

Pour le parti travailliste et ses alliés, en revanche, afin de parvenir à un accord avec les Palestiniens, il fallait réduire la population arabe en Israël un minimum, afin de créer les conditions optimales pour pouvoir négocier avec une minorité palestinienne plus docile.

On peut donc dire que c'est l'hégémonie démographique, et non le sentiment anticolonial, qui est le moteur du camp de la paix en Israël.

Les palestiniens ont quant à eux, privilégié le concept rétrograde du nationalisme démographique, la procréation étant envisagée comme le dernier recours des plus faibles. Grâce à cette politique, Israël, perçue comme un État « croisé » [occidental], serait bientôt étouffée par les naissances palestiniennes.

Au milieu des années 1970, le gouvernement israélien avait promis des allocations aux familles israéliennes de plus de 10 enfants. Golda Meir, le premier ministre de l'époque, fut choqué d'apprendre que les principaux bénéficiaires des largesses de l'État étaient des familles arabes de Galilée. Cette politique fut alors abandonnée.

Pourtant en dépit des apparences, à taux de natalité élevée n'a pas grand-chose à voir avec le nationalisme ou avec une quelconque idéologie. Il y a que dans l'imagination débridée des fanatiques de tous bords que les gens au fond de la procréation un devoir patriotique. Non si les gens ont beaucoup d'enfants, c'est parce qu'ils les considèrent comme une richesse sociale et économique. C'est particulièrement vrai dans les sociétés agraires. Le nationalisme est souvent invoqué pour justifier a posteriori des comportements démographiques motivés par ces préoccupations terre-à-terre. De même les baisses spectaculaires du taux de natalité s'expliquent par deux principaux facteurs : l'accès à l'éducation pour les femmes et un travail en dehors du foyer.

Rappelons que les conséquences d'une très forte natalité sont souvent désastreuses. En Israël, aujourd'hui, le spectre d'un déséquilibre démographique a conduit les gouvernements de gauche comme de droite a fait revenir en Israël un grand nombre de non-Juifs (surtout des Russes et des personnes originaires d'Europe de l'Est) pour contrebalancer l'expansion de la population arabe - même si ce faisant il porte atteint au caractère juif de l'État d'Israël.

Par ailleurs le « nous allons finir par être plus nombreux qu’eux », une conviction partagée par de nombreux Palestiniens, n'est pas non plus un si bon calcul. Sauf pour les Palestiniens citoyens d'Israël, qui ont mis à mal l'équilibre démographique du pays, le taux de fécondité très élevé des familles palestiniennes est davantage une menace pour le peuple palestinien que pour les Israéliens.

En effet les familles nombreuses vivent dans la précarité et n'ont donc pas les moyens d'offrir à leurs enfants une éducation. Quant aux mères de familles, elles sont le plus souvent réduites à un état de quasi-servitude. Ainsi une trop forte natalité n'engendre que pauvreté et ignorance. Même les plus farouches détracteurs des politiques de contrôle de naissance préconisées par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale mettent désormais de l'eau dans leur vin et reconnaissent le bien-fondé des plannings familiaux.

(LDL)

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