Torture

Théoriquement interdite par la Haute Cour, la torture n'en reste pas moins courante en Israël

Michel Bôle-Richard - "Le Monde" - 9 mai 2007

Malgré une décision de la Haute Cour de justice qui, le 6 septembre 1999, a interdit l'utilisation de "moyens physiques" dans l'interrogatoire des prisonniers, une enquête publiée, dimanche 6 mai, par deux organisations israéliennes de défense des droits de l'homme, B'Tselem et Hamoked, révèle que les mauvais traitements souvent proches de la torture existent toujours à l'encontre des Palestiniens arrêtés.

Basée sur les témoignages de 73 Palestiniens de Cisjordanie interpellés entre juillet 2005 et janvier 2006, cette enquête intitulée "Absolument interdit" démontre que ces exemples "fournissent une indication valable de la fréquence des méthodes utilisées". Tous les entretiens ont été conduits par un avocat, en présence de membres des deux organisations, et permettent d'établir la constance des pratiques utilisées par les soldats, les policiers, les gardiens de prison et surtout par les agents du Shin Bet (service de sécurité intérieure).

Consignées dans des procès-verbaux, les descriptions des méthodes utilisées par les forces de sécurité sont en effet souvent identiques. Elles sont pratiquées pendant une durée moyenne de 35 jours, alors que les détenus sont isolés du monde extérieur, "

dans des cellules putrides et suffocantes, mal nourris, humiliés, menacés, insultés, intimidés, victimes de crachats, attachés de façon douloureuse sur des chaises, souvent entièrement nus et soumis à de multiples pressions comme notamment les menaces de représailles contre les membres de leur famille".

Le rapport de 92 pages dénonce les privations de besoins essentiels, les pressions psychologiques, l'affaiblissement physique pour "ramollir la résistance". Seules les initiales des détenus figurent dans le document, afin de les protéger. M. G., 24 ans, raconte : "Pendant les cinq premiers jours, je n'ai rien mangé, car la nourriture qui était servie était très mauvaise. Elle était rassise, sans goût et pas cuite."

Toutes les techniques d'interrogatoire et les moyens utilisés pour obtenir des informations sont répertoriés suivant les témoignages fournis. "Les détenus sont privés de sommeil, sévèrement battus, menottés à tel point qu'ils saignent aux poignets, placés dans des positions inconfortables, contraints de faire des mouvements douloureux", précise le document, qui souligne que "ces méthodes employées sont délibérément mises en oeuvre pour briser l'esprit des personnes interrogées".

Il y a les techniques usuelles et les spéciales auxquelles le Shin Bet a recours contre ceux qui sont qualifiés de "bombes à retardement", c'est-à-dire les personnes susceptibles de détenir des informations cruciales qui permettent d'empêcher des attentats ou de conduire à des personnages importants. Sept méthodes ont été dénombrées qui, "la plupart du temps, impliquent l'utilisation de la violence".

Cela va du "dry beating" - frappes qui ne laissent pas de traces -, au "frog crouch", qui oblige le prisonnier à se tenir sur la pointe des pieds, les mains attachées, avant d'être poussé ou frappé pour qu'il tombe. Quant à la "banana position", elle consiste à lier les pieds et les mains ensemble sous un tabouret alors que le corps est penché en arrière dans une position incurvée. Si certaines pratiques peuvent être considérées comme des mauvais traitements, les interrogatoires spéciaux "tombent sous la classification de tortures" selon les règles internationales.

"Leur utilisation n'est pas négligeable, même si ce n'est pas la routine", précisent les deux organisations.

De janvier 2001 à octobre 2006, plus de 500 plaintes ont été déposées. Aucune enquête n'a été ordonnée. Le ministère public a estimé qu'il s'agissait de "nécessité de défense". "Le système d'interrogatoire du Shin Bet est incontestablement appuyé par la Haute Cour de justice", estiment B'Tselem et Hamoked.

Le ministère de la justice a critiqué un rapport "basé sur un échantillon non représentatif", "établi de façon tendancieuse en vue de déformer la réalité". "Dans le passé, a-t-il ajouté, les vies de nombreux Israéliens ont été sauvées grâce aux informations ainsi recueillies."

(LDL)

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