Nazification des Arabes par la propagande

La construction de la figure du Mufti de Jérusalem comme criminel nazi de premier plan

Idith ZERTAL - "La Nation et la Mort - La Shoah dans le discours et la politique d'Israël" - Ed. La Découverte 2004

Le projet sioniste tirant une grande partie de sa légitimité historique aux yeux des pays occidentaux de la destruction des juifs d’Europe par les nazis, et la contestation de ce projet historique tirant évidemment des arguments puissants du fait qu’il se réalise au détriment d’une population – les Palestiniens – qui ne porte aucune responsabilité dans les crimes nazis, il était important pour la propagande sioniste de « nazifier » autant que possible les Arabes.

A cette fin, une figure historique a été extrêmement sollicitée : celle du « Grand Mufti de Jérusalem », Haj Mohammed Amin al-Husseini. Le procédé est d’ailleurs toujours d’actualité, puisque par exemple dans son « Dictionnaire amoureux du Judaïsme » (Ed. Plon-Fayard 2009), Jacques Attali n'a pas cru pouvoir faire l'impasse sur "le Grand Mufti" dans l’article « Palestinen&bsp;», un texte pourtant relativement bref (environ 2000 mots pour évoquer une réalité complexe, depuis 4.000 ans...) dans lequel il ne cite que quelques personnages-clés de l'histoire de la région (Ben Gourion, Pérès, Rabin, Arafat, Lord Balfour,...) tandis qu'on y cherchera en vain, par exemple, les mots "Haganah", "hôtel King David", le nom de Folke Bernadotte ou la simple évocation de la destruction de centaines de villages palestiniens en 1948... Tout au plus Jacques Attali trouve-t-il la place de mentionner que "500 000 Arabes palestiniens quittent leur habitat, situé sur le territoire du nouvel État israélien, dont la moitié disent les historiens, sous la pression des Israéliens". En revanche, pouvait-il raisonnablement faire l'économie de ceci, dont l'utilité idéologique saute aux yeux ? :

« Lorsqu'éclate la Seconde Guerre mondiale, les Arabes représentent encore les deux tiers des habitants du territoire sous mandat britannique. Animés par le grand mufti de Jérusalem (qui demande en 1941 à Hitler de « régler la question juive dans l'intérêt national et populaire, sur le modèle allemand »), les Arabes se retrouvent dans le même temps que les Allemands alors que les juifs rallient l'armée britannique. »

Dans son livre « La Nation et la Mort - La Shoah dans le discours et la politique d'Israël », l’historienne israélienne Idith Zertal écrit pour sa part (pp. 143 et ss.) :

Le transfert du contexte de la Shoah sur une situation moyen-orientale qui, aussi grave et hostile à l'égard d'Israël qu'elle soit, était d'une nature complètement différente, ne contribuait pas seulement à créer l'impression fallacieuse d'un danger imminent de destruction massive, mais il déformait aussi considérablement l'image de la Shoah elle-même en dévalorisant l'ampleur des atrocités commises par les nazis, en trivialisant l'agonie exceptionnelle des victimes et des survivants et en diabolisant les Arabes et leurs dirigeants.

Avant et pendant le procès [Eichmann, en 1960], cette assimilation indue était opérée de deux façons distinctesnbsp;: premièrement par des références massives à la présence de militaires et de conseillers nazis en Égypte et dans d'autres pays arabes, aux liens continus entre dirigeants arabes et nazis et aux velléités crypto-nazies des Arabes d'anéantir Israël; deuxièmement par la mention systématique - dans la presse, à la radio, dans les discours politiques - de l'ancien Mufti de Jérusalem, de ses relations avec le régime nazi en général et avec Eichmann et son équipe en particulier, en le décrivant comme un des principaux promoteurs de la Solution Finale et un criminel nazi de première importance. Les actions d'Eichmann - et d'autres criminels nazis - étaient rarement évoquées sans qu'il soit ajouté une dimension arabo-nazie.

(…)

Cette photo, exhumée en juillet 2009 par un journal israélien (qui l'exhiba comme "preuve" du "droit" des Juifs à s'approprier Jérusalem-Est), est supposée démontrer le lien idéologique entre le "grand mufti de Jérusalem" (nommé par le colonisateur britannique) et Hitler.
L'objectif poursuivi par cette propagande est évidemment de "démontrer" que de tous temps les Palestiniens, et plus généralement les Arabes, n'ont eu qu'une obsession, commune avec celle des nazis : l'extermination des juifs, les "rejeter à la mer", une "nouvelle Shoah". Mais la rencontre que cette photo immortalise a eu lieu en novembre 1941, soit à une époque où si la politique antisémite du régime nazi était évidente, elle n'avait pas encore la forme d'une extermination de masse.

De 1933 à 1941, en effet, le régime nazi, fermement décidé à débarrasser l'Allemagne de tous "ses" juifs, privilégiait pour atteindre cet objectif leur émigration, forcée ou non. Et pendant toutes ces années, les organisations sionistes ont collaboré de toutes leurs forces avec le régime hitlérien pour que cette émigration soit principalement orientée vers la Palestine. Le régime nazi, de son côté, a utilisé les organisations sionistes comme un instrument de sa politique raciale, et a conclu avec elles des accords, notamment des accords économiques connus sous le nom de "Haavara", destinés à favoriser le départ vers la Palestine d'un aussi grand nombre de juifs que possible.

Ce n'est que lorsqu'il devint évident à leurs yeux que l'émigration, volontaire ou forcée, ne pourrait leur permettre d'atteindre leur objectif de créer une Allemagne "judenrein" (impossibilité découlant à la fois du refus de tous les autres pays du monde d'absorber cette population, dépouillée de toute richesse avant de quitter l'Allemagne, et de l'expansion territoriale du Reich hitlérien, qui avait pour effet d'intégrer dans ses nouvelles frontières des millions de juifs vivant dans les régions envahies) que les nazis décidèrent de mettre en oeuvre "la solution finale", à savoir la déportation de masse et l'extermination. (pour une analyse détaillée : "Zionism and Anti-Semitisme un Nazi Germany", par Francis R. Nicosia - Cambridge University Press - 2008).
Lorsqu'elle prit cette forme, vers la fin de 1941, le traitement de la "question juive" par les nazis fut entouré de secret, et ce n'est qu'à partir de 1942 seulement que des informations à ce propos ont commencé à circuler en Allemagne, sous la forme de rumeurs (voir : Raul Hilberg - "La destruction des juifs d'Europe" - Folio Histoire, tome 3 - pages 1775 à 1790).
C'est le 17 décembre 1942 seulement que les gouvernement alliés ont émis une déclaration solennelle à propos de la "Politique allemande d'anéantissement de la race juive", dans laquelle ils promettaient que les responsables "n'échapper[aie]nt pas au châtiment". Une promesse que les gouvernements occidentaux s'empressèrent d'ailleurs, après leur victoire, de ne pas tenir (Voir Raul Hilberg, op cit, notamment pages 2024 à 2081).
On pourrait parfaitement produire une photo similaire, avec côte à côté Hitler et Léopold III (rencontre du 17 nov. 1940 à Berchtesgaden, au cours de laquelle le Roi, retenu prisonnier, a voulu discuter d'une "entente avec l'Allemagne" pour sauver la dynastie belge. Comme le note l'historien Jean Stengers ["Léopold III et le gouvernement" - Ed .Duculot 1980, p. 161] c'est en refusant de lui répondre qu'Hitler a en fait sauvé cette dynastie...) et on pourrait en tirer le même genre de conclusions... Absurdes.
A partir de 1942, les dirigeants sionistes ont quant à eux commencé à préparer un "mémorial aux victimes du génocide" (Yad Vashem) : "alors que le yishouv discutait de la meilleure manière de commémorer leur souvenir, la plupart des victimes étaient encore bien vivantes" (Claire Winter in "Circonstances 3 - Portées du mot «Juif»", p.112-113) mais les dirigeants sionistes étaient trop occupés à préparer les bénéfices moraux, politiques et financiers qu'ils allaient pouvoir tirer de la destruction des juifs d'Europe par les nazis pour se préoccuper de sauver les "juifs diasporiques" symbolisant tout que le sionisme exècre.

Quant à la construction de la figure du Mufti de Jérusalem comme criminel nazi de premier plan, le matraquage à ce sujet commença pendant les préparatifs du procès. Dans leur compte rendu de l'interrogatoire d'Eichmann par l'unité de police créée spécialement pour l'occasion, les journaux israéliens insistèrent de façon systématique sur les liens avec l'ancien Mufti, « un fanatique haïssant les Juifs qui est à mettre au nombre des plus des plus grands criminels de guerre nazis »[1]. Le témoignage d'Eichmann devant le tribunal, prétendaient les journalistes israéliens, allait révéler le véritable rôle du Mufti dans l'élaboration du plan d'anéantissement physique des Juifs d'Europe; on allait savoir comment il avait fait obstacle au sauvetage des Juifs et comment il avait incité Eichmann a les exterminer afin de « résoudre le problème de la Palestine ». Le lien créé entre le Mufti et la catastrophe juive était sans ambiguïté. Un journal israélien laissa entendre de façon subliminale que l'ordre nazi de mettre en oeuvre le génocide des Juifs d'Europe était en fait inspiré par le Mufti. « Divers certificats et documents trouvés dans les archives européennes après la défaite des nazis, y lisait-on, prouvent que El-Husseini, le dirigeant le plus extrémiste que les Arabes aient jamais possédé, était un des plus importants collaborateurs d'Adolf Eichmann. Ce document indique que l'extermination physique des juifs d'Europe a commencé fin 1941, au moment de la baie visite du mufti à Berlin en novembre 1941.[1] »

Lors de la réunion de la direction du Mapaï à l'occasion du lancement officiel de la campagne électorale de 1961, Ben Gourion répondit à un article d'un professeur d'université qui lui demandait de démissionner pour permettre la formation d'un nouveau gouvernement sans sa participation, ou bien d'adopter une politique moins agressive à l'égard des pays arabes : « Faut-il croire que l'éminent professeur à coordonné sa demande avec le tyran égyptien qui vient juste de déclarer qu'Israël est "un élément qui doit être éradiqué" ? L'éminent professeur osera-t-il blâmer les 6 millions de juifs européens anéantis par les nazis en leur reprochant de n'avoir pas su s’attirer l'amour et l'amitié de Hitler ? Le danger incarné par le tyran égyptien [est] le même que celui qui a affligé le judaïsme européen [...] N'est-il [le professeur] pas conscient que le Mufti était un conseiller et un partenaire des projets d'extermination et que, dans tous les pays arabes, la popularité d'Hitler a augmenté pendant la seconde guerre mondiale ? L'éminent professeur est-il si assuré que sans la force dissuasive de l'armée israélienne, qu'il perçoit comme un facteur "nuisible" est porteur d'"insécurité", nous n'aurions pas à affronter un pareil danger d'anéantissementnbsp;? [2] ».

Tout au long du procès, où les procédures juridiques idoines et les règles d'administration de la preuve devaient être respectées, les choses furent ramenées à leur juste proportion et le Mufti de Jérusalem apparu pour ce qu'il était : un dirigeant nationaliste religieux palestinien fanatique qui, dans le cadre de la guerre « sacrée » qu'il menait contre l'entreprise sioniste, chercha de l'aide et des conseils auprès des dirigeants nazis et se félicita de leurs actions meurtrières.

La question du Mufti fut soulevée dès les premières audiences du procès. Dans son discours au nom de l'accusation, le procureur général Gideon Hausner déclara que, lorsque Eichmann avait rencontré le Mufti, les deux hommes firent une si forte impression l'un sur l'autre qu’El Husseini demanda à Himmler de lui fournir, dès qu'il entrerait à Jérusalem à la tête des troupes de l'Axe, un conseiller spécial issu de l'équipe de Eichmann pour l'aider à résoudre le problème juif de la même manière qu'il avait été résolu dans les pays de l'Axe. La presse se complut en détails, mis l'accent sur le « rôle » du Mufti dans le massacre des Juifs d'Europe et se répandit sur ses liens avec les dirigeants nazis. [3]

Des documents présentés à la cour prouvaient en effet que le Mufti avait essayé d'interférer dans les plans d'évacuation des enfants juifs de Bulgarie et de Hongrie. Une action absolument abjecte. Mais aucun de ces documents n'a pu démontrer que c'est l'interférence du Mufti qui a empêché le sauvetage de ces enfants, pas plus qu'il n'ont pu étayer l'affirmation selon laquelle El-Husseini aurait été l'un des principaux promoteurs de la solution finale.

Malgré cette absence de preuves, le procureur israélien continua à grossir le rôle du Mufti dans la planification et la mise en oeuvre des crimes nazis, consacrant de précieuses heures d'audience à cette question. La presse israélienne lui emboîta le pas. Sans parler du caractère juridiquement douteux de cette apparition forcée du spectre du Mufti dans la salle du tribunal de Jérusalem où Eichmann et le système nazi étaient mis en jugement, cette manoeuvre contribua amplement à la distorsion et à la sous-estimation de l'ampleur et de la signification exceptionnelle des crimes nazis, ainsi que de la responsabilité de leurs véritables auteurs [4]. Elle était cependant conforme au caractère politique et didactiques spécifique que Ben Gourion voulait imprimer au procès.

Mais l'exagération de l'image du rôle du Mufti dans l'extermination des Juifs d'Europe ne se limitera pas au cadre politique et pédagogique du procès Eichmann. Elle s'infiltra également dans l'historiographie sérieuse de la Shoah et trouva même sa place directement et indirectement dans une publication qui était censée constituer une source de connaissances indiscutable et faisant autorité sur la Shoah. Dans son ouvrage sur la présence de la Shoah aux États-Unis, l'historien américain Peter Novick a signalé le fait ahurissant que le Mufti était dépeint par les rédacteurs de l'Encyclopédie de la Shoah comme un des grands planificateurs et promoteurs de la solution finale : l'entrée qui lui est consacrée est deux fois plus longue que chacune de celles qui sont dédiées à Goebbels et à Goering, plus longue que les deux entrées combinées correspondant à Heydrich et à Himmler, et également plus longue que celle consacrée à Eichmann. À quoi on pourrait ajouter que, dans l'édition hébreue de l'Encyclopédie, l'entrée est consacrée à Haj Mohammed Amin al-Husseini occupe presque autant d'espace que celle dédiée à Hitler.

[1] Schmuel SEGEV, "Eichmann on the Mufti", Ma'ariv 10 mars 1961
[2] David Ben Gourion aux militants du Mapaï, reproduiit intégralement dans Ma'ariv du 19 avril 1961
[3] Voir par exemple Davar, 25 mai 1961, Ma'ariv, 5 juin 1961.
[4] Pour l'élaboration de cette thèse, voir Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal.

(LDL)

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