Islam

L'Occident et l'Islam au XIXème siècle

Maxime RODINSON - "La fascination de l'Islam" - Ed. Maspero 1980

Au XIXe siècle, l'Orient musulman est encore un ennemi, mais désormais un ennemi vaincu d'avance. En 1853, Nicolas Ier pourra parler à Sir Hamilton Seymour de « l'homme malade, gravement malade », que l'Europe avait « sur les bras », à savoir l'empire ottoman. Mais longtemps auparavant, la supériorité de l'Europe ne fait plus de doute. Le reflux turc dans les Balkans est patent depuis le XVIIIe siècle, avec l'indépendance de la Grèce, atteint la zone centrale de l'empire.

La colonisation commence avec la prise d'Alger par les Français en 1830, l'installation des Anglais à Aden en 1839, sans même parler de l'Inde lointaine et de la Malaisie ou l'emprise anglaise paraît maintenant inébranlable comme celle des hollandais en Indonésie. L’Orient voué de toute évidence à la suprématie européenne, peut-être même à l'européanisation à plus ou moins long échéance, attendri par sa faiblesse même. Sa férocité ne vaut même plus l'indignation. Il est facile et agréable d'accorder les honneurs de la guerre à l'ennemi qui capitule. La barbarie devient attrait de moeurs devant laquelle on peut sans danger s'extasier.

Les pays orientaux apparaissent comme les témoins dégénérés d'un passé qu'on peut se donner le luxe d'exalter alors que les hommes politiques et les hommes d'affaires font tout pour accentuer cette dégénérescence leur redressement et leur modernisation éventuels ne suscite aucun enthousiasme. Il y risqueraient d'y perdre chez cette touche d'exotisme qui fait leur charme. Le poète, l'artiste et le grand public dont ils forment le jugement s'est frais de cette perspective comme, pour des raisons plus positive, le feraient les meneurs de la politique et de l'économie si elle était concevable. L'Oriental, ennemi farouche mais situé sur le même plan au Moyen Âge, homme avant tout sous son déguisement pour le XVIIIe siècle et l'idéologie de la Révolution française qui en étaie issue, devient un être à part, muré dans sa spécificité que l'on veut bien d'ailleurs qu'on condescendre à exalter. C'est la naissance du concept de l'homo islamicus qui est encore loin d'être ébranlé.

L'idée des civilisations différentes, évoluant chacune dans une zone déterminée, devient alors admise par tous, théorisée encore sous une forme purement philosophique qu'influence l'ère des revendications nationalistes en Europe même. Chacune est dotées se d'une essence propre. C'est la recherche de cette essence qui explique l'orientation de plus en plus marquée des savants à délaisser l'étude des époques modernes pour se spécialiser dans les airs « classiques », celle où ces civilisations sont censées avoir présenté les caractères les plus « purs ». Cette orientation est encore accentuée par les deux sciences humaines que le XIXe siècle cultive avec prédilection : l'histoire des religions et la linguistique historique et comparée. L'histoire des religions, née de la lutte du pluralisme relativiste bourgeois contre le monopole idéologique chrétien, attache un immense intérêt à l'étude des religions orientales comme alternative passée ou présente au christianisme. Elle habitue - avec l'idéalisme théorique latent de l'époque - a considérer que l'essence, le noyau fondamental de chaque civilisation se situe dans la sphère religieuse, que tout peut être expliqué à partir de là. Elle est liée étroitement à la linguistique historique et comparée que crée Franz Bopp (un élève de Silvestre de Sacy, soit dit en passant). Le très grand intérêt des découvertes de cette science aboutit aussi à donner à la langue, à chaque langue un rôle central. Un peuple est censé s'identifier à sa langue, être défini par les caractéristiques de sa langue. La parenté des langues suppose la parenté des âmes des peuples (Volksgeister), de leur essence la plus profonde, encore une fois censée expliquer tous les phénomènes sociaux qu'on peut déceler dans leur évolution historique. L'évolutionnisme biologique et la création de la science de l'anthropologie physique attire l'attention sur la classification en race dont le prestige est grand immédiatement par son caractère de démarche scientifique, proche des sciences de la nature.

Les races elles aussi sont conçues comme des essences dotaient d'une efficacité particulièrement forte. La spécialisation de plus en plus poussée ne peut que nuire à une appréciation nuancée des apports de ces sciences. Chacune est reçue par les spécialistes des autres domaines sous son aspect le plus vulgarisé, le plus mécaniste. Les philologues auxquelles est livré à peu près toute l'étendue des civilisations orientales, ne disposant d'aucune autre problématique théorique propre, autres que celles de l'étude des textes (critique textuelle, etc.), ne peuvent que suivre dans leurs appréciations des facteurs historiques et sociaux l'orientation générale de la société où ils vivent.

Ainsi malgré la masse énorme de documents et de données précises qu’accumulent les spécialistes, le divorce de plus en plus grand entre le savoir de ceux-ci et le concret. Leur savoir est solide, mais centrée sur la vision d'u m'a fait signer ce traité se ne totalité culturelle disparue en tant que telle, à laquelle on attribue pourtant une immuable action sous-jacente. Il est orienté par les conceptions les plus générales de l'époque qui convoient les résultats de l'histoire des religions, de la linguistique historique et de l'anthropologie physique sous la forme vulgarisée d'une majoration illimitée de l'efficace de la religion, de la langue et de la race. Bien loin demeurent les problèmes de la vie réelle, actuelle, de ces sociétés, matière peu noble laissée à l'observation pratique des commerçants, des voyageurs, des diplomates et des économistes. Alors que le savoir théorique du XVIIIe siècle cherchait à aider l'homme pratique dans la compréhension du présent, on peut dire, très généralement, que les rares interventions des savants du XIXe et du début du XXe siècle dans ce domaine sont plutôt néfastes, influencées par les préjugés courants plus que par la science. Ils enfoncent dans des erreurs graves ceux qui les sollicitent et en suivent la direction, impressionnés par la haute compétence des savants, compétence réelle, mais limitée et orientée. En contrepartie, l'ascèse de l'étude des textes, influencé aussi à partir des années 1850 par la vague positiviste et scientiste, propose en idéal une rigueur extrême dans l'établissement des faits et des déductions à en tirer. Cet idéal pourtant est souvent méconnu dans la réalité, spécialement quand les savants croient pouvoir se fier, pour orienter et organiser leur vision, aux idées générales de leur société et se fondent inconsciemment sur ces idées pour asseoir leurs conclusions.

Des conceptions moins schématiques des pays de l'Orient musulman, comme sociétés en évolution, susceptibles de progrès si les conditions en sont données, apparaissent surtout chez les hommes politiques, les techniciens, les économistes dans des circonstances plus ou moins favorables ainsi par rapport à l'Égypte de Muhammad Ali qui suscite un certain enthousiasme en France dans le cadre d'une politique anti-britannique. L'exotisme esthétique, s'il enfonce la plupart de ses adeptes dans la nostalgie du passé et la crainte d'une modernisation européisante, en orientent paradoxalement d'autres, par le biais d'un intérêt passionné et sincère pour les pays concernés, vers une prise de parti pour leur progrès, d'où une attention plus grande portée aux mouvements contemporains qui se produisent en leur sein. Là aussi une bifurcation apparaît, plusieurs orientations sont possibles, depuis la conception de l'évolution souhaitée sous les ils la patrie du personnage concerné () avec toutes les nuances transitionnelles possibles et avec passage d'une nuance à l'autre au cours d'une vie. Ces options sont liées à des visions apologétiques, souvent sans nuances, du passé ou du présent. On voit des Français par un mélange curieux d'anticolonialisme théorique et de patriotisme anglophobe, tracer un tableau enchanteur du Soudan du Mahdi. L'influence des idées générales de l'époque infléchie les conceptions. Le poète anglais W.S. Blunt (1840 - 1922), dans ses plans de régénération du monde arabe et de l'islam par un retour partiel et adapté aux structures médiévales, fournira ainsi un matériel très important, emprunté, assimilé et repris par les premiers théoriciens des nationalismes musulmans et arabes.

Le phénomène qui conditionne le plus la vision européenne de l'Orient, à partir du milieu du XIXe siècle surtout, est l'impérialisme. La supériorité économique, technique, militaire, politique, culturelle de l'Europe devient écrasante tandis que Lorient s'enfonce dans le sous-développement . L'Iran et l'Empire ottoman deviennent des protectorats européens à toutes fins utiles alors que le domaine de la colonisation directe s'étend en Asie centrale au bénéfice des Russes, au Maghreb et en Orient ottoman en faveur des Anglais, des Français et des Italiens, surtout à partir de 1881, date de l'occupation de l'Égypte et de la Tunisie. Cela ne peut que favoriser naturellement un européocentrisme naturel, enracinée depuis toujours, mais qui prend une coloration tout spécialement méprisante. L'européocentrisme inconscient du XVIIIe siècle, orienté par l'idéologie universaliste de cette époque, respectait les civilisations et les peuples extérieurs à l'Europe, relevait avec raison dans leur évolution historique ou leurs structures contemporaines, des traits humains universels, leur attribuant seulement avec une naïveté précritique les mêmes bases sous-jacentes qu’à la culture européenne, ne concevant quelque spécificité qu'à un niveau beaucoup trop superficiel. L'européocentrisme conscient et théorisé du XIXe siècle fait l'erreur inverse.

La spécificité irréductible est supposée à tous les niveaux possibles, les motivations et les traits universels sont niés ou dédaignés. Contradictoirement, la seule universalité possible est conçue comme l'adoption du modèle européen sous tous ses aspects. On n'en proclame la nécessité, en en soulignant aussitôt l'impossibilité par suite de la spécificité s'y accentuer les non-Européens, ce qui conduit à en rejeter la réalisation dans un vague avenir, en acceptant pour le moment la perpétuation des cultures exotiques sous leur forme dégradée et politiquement dominée.

Les orientaux semblent d'ailleurs donner raison à ce diagnostic, à cette vue des choses, pour certains en adoptant le modèle européen, en commençant par ses aspects les plus superficiels, pour les autres en opposant un refus total, accrochés aux valeurs les plus archaïques de leur culture, quoi qu'elle soient souvent renouvelées de l'intérieur. Les réactions violentes des foules à l'emprise européenne sont cataloguées, accueillies et, éternisées et dénigrées à la fois comme manifestations du fanatisme musulman. Les savants, en multipliant et approfondissant les études spécialisées sur les époques classiques, sur les éléments les plus liées à la culture de ces époques, en notant avec une prédilection compréhensible toutes les manifestations de leur efficace à l'époque contemporaine, apporte souvent, consciemment ou non, leur caution scientifique à une telle représentation des choses.

La situation d'humiliation où est placé le monde musulman encourage les missionnaires chrétiens, leur donne des possibilités d'action. Ils s'efforcent de passer à l'attaque, au prosélytisme, impatients des obstacles qu'impose d'une part la Loi musulmane, d'autre part les administrations coloniales elles-mêmes, inquiètes des réactions possibles devant un effort trop voyant. Dans le cadre de tendances humaines normales et en accord même avec les idées générales de la science de leur temps, ils associent le succès des nations européennes à la religion chrétienne, les revers du monde musulman à l'Islam. Les catholiques français, par exemple,dénoncent la conspiration contre le progrès et la vérité que représente l'Eglise, émanant d'un front où figurent avec les musulmans des protestants, les Britanniques, les francs-maçons et les juifs, rangés également sous les ordres de Satan. Les confréries religieuses musulmanes apparaissent particulièrement comme des organisations dangereuses, animées d'une haine barbare contre la civilisation.paradoxalement et significativement des conclusions analogues sont tirées par les anticléricaux de souche voltairienne qui exaltent l'hellénisme, civilisation fondée sur la liberté de l'esprit, le culte de la raison et de la beauté, animée par le même esprit aryen que les Védas, source de la grandeur européenne, contre l'esprit sémite, facteur de rigidités intolérantes, de dogmatisme scolastique, de fidéisme fanatique, le fatalisme paresseux, de mépris des arts plastiques, auxquelles sont attribués les méfaits conjugués du judaïsme, du christianisme et de l'Islam.

Le panislamisme est un épouvantail à la mode dans le même sens, à la même époque, que le péril jaune. L'Europe victorieuse voit dans toutes les tentatives de résistance à sa domination une activité perverse à l'oeuvre, un complot sinistre auquel par un mécanisme constant dans l'histoire des idéologies, elle attribue une illusoire unité de direction, une application méticuleuse à l'exécution de ses noirs desseins, des méthodes traîtresses, cruelles, machiavéliques.

Toute manifestation anti-impérialiste, même surgi de réaction purement locale, était attribué au panislamisme. Le mot lui-même évoquait une entreprise de domination, une idéologie agressive, une conspiration à l'échelle mondiale. Si cette vision pénétrait la masse des esprits européens grâce à la presse et à la littérature populaire ou aux livres d'enfants, elle n'était pas sans influencer les savants eux-mêmes, surtout s'ils se mêlaient de donner des conseils apparemment compétents aux inspirateurs de la politique coloniale de leurs gouvernements. Les plus intéressés par les études contemporaines comme le Hollandais Snouck Hurgronje (1857-1936) ou l'allemand C.H. Becker (1876-1933), plus ou moins hanté par le panislamisme et l'analysant avec plus ou moins de nuances, ont tendance pourtant à y voir une réaction essentiellement passéiste. Sans donner dans tous les mythes du commun ils tendent quand même avoir plus d'unité et d'organisation qu'il n'en existait réellement dans les tendances largement divergentes et à peu près inorganisé. Leur érudition les porte à évoquer à ce sujet à peu près exclusivement le danger (réel mais non pas fatal) d'un retour pur et simple à l'État théocratique du passé (et d'autres forces existaient que leur mépris justement décourageait, dévalorisait, rejetait vers l'option archaïsante). Bref il se laissait ressaisir par une vision assez analogue à celle du moyen âge dans le cadre analogue d'une lutte de deux complexes politico-idéologiques.

La plupart des spécialistes cependant se désintéressent de ces problèmes, se contentant d'adopter les vues courantes de leur milieu quand ils ont à en traiter en dehors de leur activité scientifique. Celle-ci ne se renouvelle que très lentement dans son esprit et ses méthodes. L'hégémonie de l'orientation philologique sur les études orientales continue. Les matériaux scientifiques s'amoncellent. Les méthodes d'étude sont de plus en plus rigoureuses. Les relations entre savants se multiplient et s'organisent, même à l'échelle internationale, notamment grâce aux congrès internationaux des orientalistes dont le premier se tient à Paris en 1873. Pourtant l'analyse des sociétés, des cultures, des idées ne progressent que grâce à l'intelligence personnelle de quelques savants d'élite.

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(LDL)

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