Nouveaux historiens

Réplique à Benny Morris : "C'est l'Histoire qui est trahie"

Avi Shlaim, historien - The Guardian - Courrier Internationa N° 596 - 4 avril 2002 - p. 49

« Une nation », a écrit Ernest Renan, « est une société unie par des illusions sur ses ancêtres et par la haine commune de ses voisins. »

D'après cette définition, Benny Morris est aujourd'hui un membre à part entière de la nation israélienne. Il est toujours louable, pour un historien, d'être prêt à revenir sur ses idées. Malheureusement dans le cas de Benny, ce réexamen se limite à un seul protagoniste du conflit du Proche-Orient : les Palestiniens. De ce fait sa nouvelle version de l'histoire récente du conflit relève davantage de la propagande que de l'histoire réelle. Comme la plupart des versions nationalistes de l'histoire, elle est simpliste, sélective et tendancieuse.

A en croire Benny, sa conversion a été une affaire assez dramatique. Il imagine en effet se sentir « un peu comme ces voyageurs de l'Ouest quand ils ont été brutalement réveillés par le vacarme des tanks russes avançant dans Budapest en 1956> ». Mais il y a sûrement une erreur dans cette analogie. Benny ne peut avoir entendu le vacarme des tanks palestiniens avançant dans une ville israélienne, puisqu’il n'existe pas de tanks palestiniens. Ce qu'il peut avoir entendu, c'est le bruit des tanks Merkava envahissant les villes palestiniennes de Cisjordanie et les camps de réfugiés de Gaza, en violation flagrante d'une longue série d'accords qui plaçaient ses territoires sous le contrôle de l'autorité palestinienne.

Autre léger défaut de l'analogie de Benny : quand il déplore que les palestiniens sont considérés - et personne ne peut le nier - comme des victimes face à la superpuissance militaire autoritaire qu'est Israël. Si nous recherchions les antécédents historiques à ce combat terriblement inégal, il serait aussi logique de se référer à l'image biblique de David et Goliath : un David palestinien contre un Goliath israélien.

Il y a un paradoxe historique dans la conversion de Benny à l'interprétation sioniste orthodoxe du passé, car il a été l'un des pionniers de la « nouvelle histoire » qui portait un regard intransigeant sur la conduite politique et militaire d'Israël. C'est même lui qui a forgé l'expression « nouvelle historiographie » pour la distinguer des écrits prosioniste traditionnels sur la naissance d'Israël et la première guerre israélo-arabe, qu'il a si férocement critiqué.

Dans The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949 il démontait la thèse selon laquelle les Palestiniens avaient quitté la Palestine de leur propre gré ou sur l'ordre de leurs dirigeants. En s'aidant d'une profusion de documents qui venaient d'être déclassés, il analysait la part qu'Israël avait prise dans l'exode palestinien. Trois ou quatre ouvrages de la même veine ont ultérieurement consolidé la réputation de Benny en tant que porte-drapeau de la « nouvelle historiographie ».

Malheureusement l'article du Guardian ne porte aucune trace de son ancienne objectivité intellectuelle ni de son usage rigoureux des éléments d'information. Au contraire : l'auteur nous sert un long monologue décousu dans lequel il s'apitoie sur son propre sort et affiche son mépris et sa haine des Arabes en général et des Palestiniens en particulier. En agissant ainsi, Benny risque de devenir ce que Isaiah Berlin [philosophe et historien des idées, 1909 - 1997] a jadis décrit comme étant « une chose très rare : un véritable charlatan ».

Ses critiques les plus acerbes sont réservés aux Palestiniens : il fait une remarquable tentative pour rejeter sur les victimes la responsabilité de leur propre malheur. Benny ressort ce vieux sarcasme éculé de Abba Eban, qui disait que les Palestiniens ne rataient jamais une occasion de rater une occasion, ignorant gaiement toutes les occasions de paix qu'Israël a laissé passer depuis 1967.

Mais le principal facteur, nous dit Benny, autour duquel s'est cristallisé son pessimisme est le personnage de Yasser Arafat, qui dirige le mouvement palestinien depuis la fin des années 60. Le dénigrement d'Arafat est devenu récemment un sport national en Israël, et Benny s'en donne à coeur joie. Certes, Arafat n'est pas un parangon de vertu, mais il est trop facile et trop simple de placer l'entière responsabilité de l'échec du processus de paix d'Oslo sur les épaules d'un seul individu.

Comme Benny, j'étais d'un optimisme prudent après la signature des accords d'Oslo par Israël et l'Organisation de Libération de la Palestine [OLP] en septembre 1993, mais notre interprétation de la suite des événements est très différente. Oslo représentait un compromis historique pour les Palestiniens : ils renonçaient à leurs revendications sur 78 % de la Palestine sous mandat [britannique] en échange de la création d'un État palestinien sur les 22 % restants, dont la Cisjordanie et Gaza. Israël, de son côté, reconnaissait l'OLP comme le représentant légitime du peuple palestinien, et les deux parties acceptaient de résoudre par des moyens pacifiques les divergences qui subsistaient. Pour Benny, la principale raison de l'échec de ce compromis historique et le penchant des Palestiniens au mensonge; pour moi, c'est l'expansionnisme israélien.

L'implantation de colonies dans les territoires occupés a toujours été illégale au regard du droit international et a sans cesse constitué un obstacle à la paix. Le développement de colonies juives en Cisjordanie ne constitue pas une violation de la lettre des accords d'Oslo, mais c'est sans aucun doute une violation de leur esprit. Les protestations d'Israël quant à ses intentions pacifiques étaient contredites par sa politique, qui consistait à exproprier de plus en plus de Palestiniens et à construire de plus en plus de colonies juives sur les terres « libérées ».

En agissant ainsi, Israël est revenu sur les engagements qu'il avait pris à Oslo. Les étapes décisives dans la rupture du processus de paix d'Oslo ont été le sommet de juillet 2000 à Camp David et le déclenchement de l'Intifada vers la fin du mois de septembre de la même année. L'histoire officielle d'Israël est riche en mythes, et Benny le sait fort bien depuis l'époque où il détruisait lui-même les mythes nationaux et massacrait les vaches sacrées. L'un des derniers mit en vogue est « l'offre généreuse [1] » qu'Ehud Barak aurait faite à camp David a Arafat, dont la réponse aurait été un refus catégorique et un retour à la violence. Ce mythe repose sur un large consensus national, englobant la gauche le camp pacifiste, mais il ne jouit pas du même soutien populaire en tant qu'élément d'information.

Le rôle de l'historien et de soumettre à un examen critique toutes les revendications des protagonistes, en utilisant toutes les preuves disponibles. Dans ce cas précis, Benny semble avoir avalé le discours officiel en entier. Il ne fait même pas mention du compte rendu de première main du responsable américain Robert Malley, qui suggère que Barak a été maladroit du début à la fin du sommet. Benny passe également sous silence le fait que l'Intifada Al-Aqsa, qui, à ce jour [cet article a été publié le 22 février 2002], a fait 941 morts chez les Palestiniens et 273 chez les Israéliens, à commencé non pas sur l'ordre d'Arafat mais à la suite de la visite provocatrice qu’Ariel Sharon, alors chef de l'opposition, a rendu à Haram ash-Sharif [l'esplanade des mosquées].

Le compte rendu de la phase suivante des négociations sur le « statut permanent » est complètement inexact. Le 23 décembre 2000, le président Bill Clinton présentait ses « paramètres » pour un règlement permanent du conflit. Ces paramètres reflétaient le long chemin parcouru depuis les propositions américaines de rapprochement présenté à Camp David face aux aspirations palestiniennes. Le nouveau plan proposait un État palestinien indépendant sur toute la bande de Gaza et sur 94 à 96 % de la Cisjordanie (avec une compensation territoriale offerte par Israël), la souveraineté palestinienne sur les quartiers arabes de Jérusalem, la souveraineté israélienne sur les quartiers juifs, et une solution du problème des réfugiés palestiniens faisant du nouvel État le point de chute de ceux qui souhaiteraient réintégrer la région.

Selon Benny, les dirigeants palestiniens ont rejeté les propositions de paix soumises par Barak et Clinton en juillet et décembre 2000. En réalité ils avaient rejeté les propositions faites par Barak en juillet mais accepté, en principe, celle présentée par Clinton en décembre. Les deux parties avaient des réserves. Sur le dossier de Jérusalem, les réserves israéliennes étaient plus importantes que les palestiniennes. Non seulement Benny associe deux séries de propositions entièrement distinctes, mais il ne fait aucune mention des négociations qui ont eu lieu à Taba dans la dernière semaine de janvier 2001.

La conclusion de Benny découle naturellement de son compte rendu imparfait est inexact de l'histoire de la dernière décennie, et tout particulièrement des deux dernières années. Elle consiste à dire que le problème fondamental, aujourd'hui, et le refus des dirigeants palestiniens de reconnaître la légitimité de l'État hébreu. La conclusion que je tire de ma propre version de l'histoire et que le problème réside dans le fait que l'État hébreu continue à occuper la plupart des territoires palestiniens qu'il a envahis en juin 67.

Tous les Etats arabes voisins, ainsi que les Palestiniens, reconnaissent le droit à l'existence d'Israël à l'intérieur des frontières d'avant 1967. Aucun d'entre eux ne reconnaît la légitimité du projet colonial juif au-delà de la ligne verte. Moi non plus. C'est sur ce point que Benny Morris et moi nous sommes en désaccord. L'interprétation de l'histoire qu'il donne depuis sa conversion n'est autre que l'histoire ancienne avec un goût de vengeance en plus. Elle ressemble à la propagande des vainqueurs. Benny avait jadis le courage de ses convictions. Aujourd'hui il a le courage de ses préjugés.

[1] on lira par ailleurs les éléments concernant cette prétendue "offre généreuse", et on constatera que - "généreuse" ou non - Ehoud Barck n'a en fait jamais formulé aucune proposition, refusant de mettre sur papier (notamment des cartes géographiques) aucun élément de ce qu'il proposait ou feignait de proposer.Voir dans la rubrique "négociations"

(LDL)

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