Occasions (manquées)

Et le champion des "occasions ratées" est… Israël

Dominique Vidal - Le Monde Diplomatique - mai 1997

S'il est une fable qui est solidement implantée dans l'esprit du plus grand nombre, c'est bien celle des Palestiniens (et des Arabes en général) qui "ne ratent jamais l'occasion de rater une occasion" de faire la paix.

La propagande israélienne l'a tant de fois répétée, dans ses efforts incessants pour tenter de faire croire que les gouvernements israéliens successifs n'ont jamais eu d'interlocuteur arabe véritablement désireux de faire la paix, que le préjugé est solidement implanté dans l'opinion occidentale.

Et pourtant,…

Rendant compte, en 1997, de la publication d'un livre de Charles Enderlin, Dominique Vidal établissait sans discussion possible que les champions du refus de négocier et des "occasions ratées" (ou manquées, perdues,…) sont bien les dirigeants israéliens, et que cela participait d'une volonté bien arrêtée et d'une stratégie constante.


LE "syndrome des archives" : tel pourrait être le nom de ce vertige qui saisit bien des historiens et des journalistes épouvantés par la prodigieuse matière soudain offerte à leur investigation du fait de l'effondrement du communisme. Nombre d'auteurs, novices ou expérimentés, abjurent alors les principes professionnels fondamentaux. Et, par une étonnante dégénérescence de la conception même de leur travail, semblent convaincus que leur seule mission consisterait désormais à accumuler des documents plus ou moins exclusifs et à les publier in extenso, ou presque, dans de volumineux ouvrages. A quoi bon resituer chaque période dans son contexte, a fortiori proposer un cadre global d'analyse pour faire oeuvre d'historien : la révélation se suffirait à elle-même…

Illusion. La ficelle, après les récents abus des soviétologues, paraît usée jusqu'à la corde. Ce qui, toutefois, ne suffit pas à décourager d'excellents confrères. C'est le cas de Charles Enderlin, qui a adapté la technique à l'histoire du Proche-Orient dans son dernier livre : Paix ou guerres. Les secrets des négociations israélo-arabes, 1917- 1997 (1).

Correspondant de France 2 à Jérusalem, il était bien placé pour obtenir un grand nombre de documents confidentiels, la plupart de sources israéliennes, notamment des services de renseignement, de l'armée et du gouvernement. Certains présentent un réel intérêt documentaire, voire contribuent à éclairer d'une lumière nouvelle tel ou tel moment du long martyre de cette région.

Véritable révélation : l'invitation lancée en 1966 au chef du Mossad à venir au Caire rencontrer Gamal Abdel Nasser, et son rejet par le gouvernement Lévy Eshkol - un an avant la guerre de six jours… Immédiatement après cette dernière, des procès-verbaux inédits soulignent la volonté de la majorité des dirigeants israéliens de coloniser la Cisjordanie et la bande de Gaza. Autre confirmation : les nombreuses rencontres entre le roi Hussein de Jordanie et les premiers ministres israéliens successifs, y compris celle du 25 septembre 1973 où le souverain prévient ses interlocuteurs de l'imminence de l'attaque égypto-syrienne d'octobre. "Scoop absolu" - pour reprendre le vocabulaire de l'éditeur : les négociations secrètes au cours desquelles l'OLP, huit ans avant Oslo, accepte le principe de l'autonomie transitoire dans les territoires occupés.

Evidemment passionnante pour les spécialistes, cette compilation le sera peut-être moins pour le grand public, faute de toute remise en perspective. Le choix éditorial de l'auteur l'amène à ne pas présenter, en introduction ou au fil des chapitres, le conflit qui ensanglante le Proche-Orient depuis un siècle, les forces et les stratégies régionales et internationales en présence, l'évolution des problématiques et des solutions…

Pis, le lecteur saute d'un événement à l'autre sans jamais être informé de leurs circonstances, de leur sens, des positions des protagonistes et de leur inscription dans l'histoire.

PARTICULIÈREMENT significative est, à cet égard, la quasi-impasse faite sur le premier conflit, celui de 1947-1949, et particulièrement l'exode forcé de 700 000 à 800 000 Palestiniens. Ces pages tragiques, qui voient se forger l'engrenage de cinquante années de guerres et de tensions régionales, ont été largement réécrites, depuis une dizaines d'années, par les "nouveaux historiens" israéliens, stimulés professionnellement par l'ouverture des archives israéliennes sur cette période, comme politiquement par l'Intifada et ses suites.

De ce bouillonnement critique, qu'aucun éditeur - à une seule exception près (2) - n'a porté à la connaissance du public francophone, nul reflet dans le livre de Charles Enderlin.

S'il ressort, néanmoins, une impression d'ensemble, c'est sans doute celle d'un veto systématique mis par Israël, jusqu'à la Déclaration de principes du 13 septembre 1993, à toute avancée vers une paix d'ensemble, surtout si celle-ci implique l'autodétermination des Palestiniens. Contrairement à l'idée reçue, le refus n'a pas été qu'une spécialité arabe. De David Ben Gourion à Benyamin Nétanyahou, en passant par Lévy Eshkol, Golda Meïr, Menahem Begin, Itzhak Shamir et même, longtemps, Itzhak Rabin et Shimon Pérès, la ligne est la même : sortir du cadre par trop contraignant des Nations Unies, éviter toute négociation globale qui ne mènerait pas à une paix séparée, multiplier les faits accomplis sur le terrain et, dans la mesure du possible, les faire entériner au fur et à mesure.

A lire, dans l'ouvrage de Charles Enderlin, la liste des négociations secrètes proposées à Israël - par le Syrien Husni El Zaïm, l'Egyptien Gamal Abdel Nasser, le roi Hussein de Jordanie ou Yasser Arafat - et refusées par Tel-Aviv, ou avortées de son fait, l'Etat juif est sans aucun doute champion au grand jeu proche-oriental des occasions perdues. Pour son malheur et celui de tous les peuples de la région.

Dominique Vidal
(1) Charles Enderlin, Paix ou guerres. Les secrets des négociations israélo-arabes, 1917-1997, Stock, Paris, 1997, 730 pages
(2) Tom Segev, Le Septième Million, Liana Levi, Paris, 1995.
(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site