Arafat ( Yasser )

Enquête sur l’étrange mort de Yasser Arafat

Il y a exactement dix ans, le 11 novembre 2004, Yasser Arafat décédait dans un hôpital de la banlieue parisienne. La thèse dâun empoisonnement commandité par Israël ne faisait aucun doute pour la direction palestinienne, ni pour la plupart des opinions arabes et militantes. Pourtant, ce nâest quâaprès sept ans de silence et dâinaction quâune enquête suisse a pu confirmer, à partir de prélèvements, la présence anormale de polonium dans ses vêtements. Mais dâautres experts, russes et français persistent à le nier. À qui profite donc le mystère persistant autour de la mort du leader historique de lâOrganisation de libération de la Palestine (OLP) ?

Yasser Arafat nâest pas mort naturellement. «Sa disparition soudaine, au cœur de son 77e automne, dans un lit dâhôpital, a bien été voulue, provoquée, organisée.» Telle est la conclusion de lâenquête minutieuse du journaliste Emmanuel Faux, qui vient de paraître dix ans après la mort du raïs, le 11 novembre 2004 à lâhôpital militaire Percy de Clamart, près de Paris.

Son livre, Lâaffaire Arafat, lâétrange mort du leader palestinien ne conclut pas formellement à lâempoisonnement du vieux chef, faute de preuve absolue. Ni à lâidentité des exécutants et des commanditaires. Dix ans plus tard, les circonstances de la disparition dâArafat restent lâenjeu dâune bataille de communication â et souvent de désinformation â doublée dâun combat dâexperts. On attend dâailleurs toujours, en ce 11 novembre 2014, les conclusions de lâenquête palestinienne et de celle de la justice française.

Mais avec les éléments quâil a eus en main et après une trentaine dâentretiens avec les principaux acteurs, Faux estime le dossier assez solide pour affirmer que «lâhypothèse dâune mort provoquée est bien celle qui doit être retenue».

La thèse dâun empoisonnement dâArafat nâest pas nouvelle. Pour la direction palestinienne et pour les opinions publiques arabes, elle ne fait aucun doute. Le journaliste franco-israélien Amnon Kapeliouk, biographe dâArafat en était persuadé dès le début. Le jour de lâenterrement du «vieux» le 12 novembre, dans la cour de son quartier général à Ramallah, il disait à une journaliste française : «ça y est, ils lâont tué.» Pour ce connaisseur de la région, «ils», câétait le gouvernement israélien, dirigé à lâépoque par Ariel Sharon. Pourtant, le silence sâest installé. Il a fallu attendre sept ans et deux documentaires de la chaîne de télévision qatarie Al-Jazeera English, en juillet 2012 et en novembre 2013, pour que lâaffaire soit relancée.

Le risque dâune nouvelle révolte

Pourquoi ce délai ? Au premier abord, on pourrait se demander quel intérêt auraient les différentes parties â et surtout la direction palestinienne â à enterrer le sujet. La réponse sâimpose facilement. La preuve dâun empoisonnement de Yasser Arafat risquait de déclencher une nouvelle révolte dans les territoires occupés, avec des conséquences incalculables dans le monde arabe. Elle aurait définitivement enterré le processus de paix israélo-palestinien, option toujours validée officiellement par les deux parties et par les États-Unis, même si elle est aujourdâhui moribonde.

On pourrait aussi se demander pourquoi Israël aurait eu intérêt à tuer le vieux leader. Nâétait-il pas réduit à lâimpuissance, prisonnier dans quelques pièces de la Moukataâa, son QG de Ramallah cerné par les chars qui le bombardaient régulièrement ? Nâétait-il pas qualifié tous les jours dâ«irrelevant» («non pertinent ») par Sharon ? Mais Arafat représentait encore un danger, comme symbole. Même si une bonne partie des Palestiniens lui reprochaient de les avoir entraînés dans un marché de dupes avec les accords dâOslo, il était le drapeau vivant qui faisait tenir ensemble le peuple et ses organisations politiques. Aujourdâhui encore, des commentateurs palestiniens estiment que si Yasser Arafat avait survécu, lâéclatement politique entre lâAutorité palestinienne et le Hamas à la faveur des élections législatives de 2006 nâaurait pas eu lieu.

Les barrages dressés pour tuer dans lâœuf la thèse de lâintoxication volontaire semblent issus dâun mauvais scénario de série télé. Les Palestiniens nâattendent pas le décès de leur leader pour réfuter la thèse de lâassassinat. Deux jours avant lâissue fatale, le négociateur Nabil Shaath réunit une conférence de presse pour annoncer : «Les médecins ont complètement exclu lâhypothèse de lâempoisonnement. Nous pouvons donc lâécarter aussi.» Les proches dâArafat, à commencer par sa veuve Souha â qui se dit pourtant persuadée de lâassassinat â nâont pas demandé dâautopsie. Il nây aura quâun simple rapport clinique des médecins de Percy, qui ne parvient pas à expliquer un processus foudroyant. Yasser Arafat est mort en un mois. Pris de douleurs intestinales le 12 octobre, il est évacué en France le 29 octobre. Son état se dégrade brusquement dans la nuit du 2 au 3 novembre. Il tombe dans un coma dont il ne sortira pas.

Un « septennat de silence »

Suit, selon lâexpression dâEmmanuel Faux «un septennat de silence». «Hormis la création quasi clandestine dâune commission dâenquête en Palestine, sept ans sans action ni réaction». Alors que la rumeur de lâempoisonnement enfle dans tout le Proche-Orient.

Tout change en 2012 avec la diffusion du premier volet de lâenquête dâAl-Jazeera en anglais «What killed Arafat ?» («Quâest-ce qui a tué Arafat ?») . En vedette, Souha Arafat et un poison nouveau venu sur le marché secret du meurtre dâÉtat : le polonium 210. Une substance hautement radioactive qui est supposée avoir déjà emporté un opposant russe, Alexandre Litvinenko, en 2006 à Londres. Le documentaire révèle quâun laboratoire suisse commissionné par Souha Arafat et Al-Jazeera, lâInstitut de radiophysique de Lausanne, a détecté des quantités anormales de polonium sur les vêtements du défunt. Souha Arafat porte plainte devant la justice française et demande dans la foulée lâexhumation du corps de son mari, qui aura lieu le 26 novembre 2012 à Ramallah.

Cette cérémonie lugubre et solennelle se déroule sous tension, comme le raconte de façon saisissante le médecin suisse Paul Bochud, chef de la seule équipe dâexperts autorisée à descendre dans le tombeau pour opérer des prélèvements. Les deux autres délégations, la française et la russe, ont été priées de rester en surface. Elles reçoivent chacune un lot dâéchantillons identiques.

De la politique dans les laboratoires

Lâ «affaire Arafat» nâest pas terminée pour autant. Une forte dose de politique semble avoir été ajoutée aux résultats des analyses, connus fin 2013. À partir des mêmes prélèvements, les Français et les Russes ne concluent pas à lâempoisonnement, tout en ne publiant pas lâintégralité de leur rapport.

Pour ces deux pays, engagés dans un rapprochement stratégique avec Israël, la raison dâÉtat paraît avoir pris le pas sur la vérité scientifique. Les Suisses, au contraire, ouvrent leurs documents et affirment publiquement que leurs résultats «soutiennent raisonnablement la thèse de lâempoisonnement». Le chef de lâéquipe confirmera à Faux que les doses de polonium «supposent forcément lâintervention dâun tiers».

Reste lâadverbe «raisonnablement». Mais le médecin confie lâavoir employé «pour ne pas avoir lâair affirmatif à 100% et parce que, huit ans après, une part de doute subsiste».

Pour compléter son enquête, lâauteur a soumis le dossier à quatre spécialistes réputés de toxicologie. Tout en respectant la prudence scientifique, chacun dâentre eux a repoussé lâhypothèse dâun décès dû à la fatigue ou à la vieillesse. Mais les interrogations médicales ne sont peut-être finalement pas les plus difficiles à résoudre, nous dit Emmanuel Faux. Selon lui, lâenquête sur la mort dâArafat pourrait plonger dans les eaux les plus noires du conflit. Dix ans après, la mort du raïs palestinien sert de support aux luttes internes palestiniennes au moins autant quâau conflit avec Israël. Lâauteur sâinterroge sur les sept ans de silence de la veuve dâArafat et consacre un chapitre aux accusations lancées par Mahmoud Abbas, le président de lâAutorité palestinienne. Qui désigne à mots à peine couverts Mohammed Dahlan, ancien chef de la sécurité palestinienne proche des Israéliens et des Américains, soupçonné dâavoir eu une part dans la mort du drapeau vivant de la Palestine. Le poison du soupçon, lui nâa pas fini dâagir.

(1) Arafat l’irréductible, préface de Nelson Mandela, éditions Fayard, février 2004. —519 p.
(2) Amira Hass, Ten years since Arafat’s death : Lost hope as the illusion of temporary occupation fades, Haaretz, 8 novembre 2014.

(LDL)

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