Cinéma

Les Israéliens se pardonnent entre eux tout le mal qu’ils font aux Palestiniens, unilatéralement comme toujours

Françoise Feugas - blog.mondediplo.net

« La seule et unique déclaration qui est faite dans Valse avec Bachir est clairement une déclaration universelle. Le film dit quâil nây a ni gloire, ni glamour dans la guerre. La guerre est inutile, et mon film est un message de paix », déclarait Ari Folman le 27 février dernier, après avoir reçu le César du meilleur film étranger pour son long métrage dâanimation [1].

Le « message de paix » dâun réalisateur israélien qui croit en la non-violence [2] est une chose assez rare pour être soulignée, après que lâopération « Plomb durci » à Gaza a bénéficié dâun soutien massif et inconditionnel en Israël où elle a été présentée comme strictement défensive. Mais les cendres de Gaza sont à peine refroidies, et cet universalisme pacifiste peut sembler un peu court. Avi Mograbi, autre réalisateur israélien dont on attendrait vainement la moindre déclaration lénifiante, suscite pourtant lui aussi un certain malaise avec Z32, film qui, comme Valse avec Bachir, met en scène un soldat israélien. Dans le contexte de lâaprès-Gaza, les doutes, les hésitations et les interrogations du cinéaste sur lâopportunité et la façon de filmer le récit dâun crime de guerre, qui constituent le thème central et lâobjet du film, peuvent apparaître comme des prises de tête obscènes à qui ne connaît pas sa filmographie et son travail de recherche extrêmement courageux. « Je partage mes interrogations avec le public tout au long du film. Jâespère que chaque spectateur sâinterrogera sur son rôle et cela ne concerne pas seulement le film mais implique des positionnements moraux [3] », dit-il. Dont acte.

Le rapprochement entre les deux films sâimpose; pourtant Valse avec Bachir et Z32 nâévoluent pas dans les mêmes sphères : tandis que le premier joue dans la cour des grands â grand public, gros budget (incluant des fonds publics israéliens) et présence dans les festivals de cinéma qui comptent â, le second appartient au cinéma dâart et dâessai â pauvre â et sâinscrit dans un travail de longue haleine, confidentiel, difficile et unique dans lâhistoire du cinéma, si lâon en croit Jean-Louis Comolli, des Cahiers du cinéma [4]. Mais il se trouve que lâon a reparlé de Valse avec Bachir (sorti en France en juin 2008) à lâoccasion des Césars, tandis que Z32 est arrivé sur nos écrans le 18 février, câest-à-dire un mois jour pour jour après le cessez-le-feu à Gaza. Il se trouve également que ce sont deux documentaires israéliens qui nous convoquent à nouveau sur le champ de bataille en nous renvoyant, lâun à un épisode terrifiant de la guerre du Liban â les massacres de Sabra et Chatila en septembre 1982 avec la complicité des dirigeants de lâarmée israélienne (en particulier dâAriel Sharon, à lâépoque ministre de la défense) â, lâautre à la violence permanente exercée sur les Palestiniens par cette même armée dans les territoires occupés.

Des « documentaires » : même sâil sâagit dâune classification par défaut, même en leur reconnaissant des éléments fictionnels â ce qui est une banalité, tout récit comportant une part de fiction â, le documentaire, comme lâautobiographie, annonce une convention par laquelle le public considère que le film traite de/avec la « réalité ». Dès lors, le principal critère de valeur qui sây applique concerne la vision de la réalité quâil restitue et, dans les cas qui nous occupent, implique effectivement un travail sur le contexte historique permettant de comprendre ce qui se joue sous nos yeux, et des « positionnements moraux » sinon politiques. Aucune considération sur lâhabileté et lâintérêt des choix formels, esthétiques, ni les explications et les compléments dâinformation « off » des réalisateurs ne peuvent nous dispenser de considérer la question fondamentale du rapport au réel exprimé par ces films.

Figures du soldat traumatisé

Le lieu commun des deux films repose sur la figure emblématique du soldat, enrôlé, manipulé, pris dans lâengrenage de la violence, tout à la fois acteur et spectateur, complice ou témoin et qui, souffrant après-coup de ce que lâon identifie comme un « état de stress post-traumatique », devient amnésique â câest le cas dâAri dans Valse avec Bachir â ou ne cesse de raconter son histoire sans jamais exprimer la moindre émotion ni le moindre remords â comme dans Z32. Lieu commun, en effet, que les traumatismes psychiques très réels de ces soldats surarmés qui sâen vont faire des guerres «disproportionnées» à des populations démunies dans des pays quâils dévastent, au napalm ou au phosphore. Dans les bonus du DVD de Valse avec Bachir, le réalisateur nous le précise : « Je pense que le film aurait pu être raconté par un vétéran américain du Viet-nam, ou un ex-soldat russe qui a combattu en Afghanistan, ou un ancien casque bleu hollandais intervenu en Bosnie, à Srebrenica au milieu des années 1990, ou encore par un Américain sur le front en Irak… par nâimporte quel homme, qui se réveille un matin dans une ville reculée, loin de chez lui, qui se fait tirer dessus et qui renvoie les tirs, et qui se demande : âœMais quâest-ce que je fous là ?â »

Avi Mograbi confirme : « Bien sûr, Z32 parle du Moyen-Orient, mais vous pouvez aussi y voir les soldats américains en Irak, les Français en Algérie ou les Russes en Tchétchénie. Au début du film, je pensais traiter du conflit israélien, et ce nâest quâau cours du tournage que jâai compris que le sujet est beaucoup plus large [5]. »

Cet universalisme de la figure du soldat instrumentalisé est malgré tout dérangeant, parce quâétant indiscutable, il occulte la spécificité, pour ne pas dire la vérité historique de lâécrasante responsabilité de lâEtat dâIsraël dans la situation faite au peuple palestinien depuis lâépoque du plan de partage de la Palestine en 1947. Le caractère exceptionnel de ce conflit, eu égard aux autres guerres coloniales et massacres divers évoqués par les deux réalisateurs, réside dans sa durée dâune part, dans lâimpunité absolue dont a toujours bénéficié Israël de lâautre. Les soldats qui ne savent pas ce quâils sont venus faire là, ni ne comprennent ce qui se passe sous leurs yeux, sont réfugiés en quelque sorte dans leur histoire personnelle, seul point de référence et seule construction narrative possible. Ils sont à la fois présents et absents à eux-mêmes et à leur environnement, métonymies dâune violence guerrière toujours déconnectée de ses causes, toujours considérée en situation, et que résume jusquâà la caricature le : « nâimporte quel homme (â) qui se réveille un matin dans une ville reculée, loin de chez lui, qui se fait tirer dessus et qui renvoie les tirs » par quoi Ari Folman nous décrit le soldat universel.

Ainsi, par une douteuse subversion des rôles, le jeune conscrit qui a tué ou participé à un crime de guerre devient la seule victime à laquelle le public est invité à sâidentifier, à son corps défendant, quand les victimes palestiniennes demeurent dans lâombre, passent en silence â comme la femme que croise Z32 revenu sur les lieux du meurtre â, sont déjà mortes ou pleurent leurs morts â comme dans les images dâarchives qui bouclent le film dâAri Folman. Par opposition à ceux qui produisent un récit, les Palestiniens nâont pas dâhistoire à raconter, leur violence éventuelle est, comme leur souffrance, muette. « Câest à eux de faire leurs propres films », répond Ari Folman quand on lui en fait la remarque [6], précisant quâil ne peut pas parler à leur place. Câest vrai, mais alors le silence des Palestiniens persistera encore longtemps, face à un cinéma israélien qui a, on sâen doute, un accès plus aisé à des sociétés de production ou à des aides publiques susceptibles de financer ses projets. Sans parler des circuits de diffusion, qui posent très clairement la question de lâaudience de documentaires palestiniens auprès de publics occidentaux. Ceux-ci ont une proximité culturelle plus grande avec les Israéliens, qui se vivent comme des Occidentaux â ce qui facilite lâidentification.

On pensait pouvoir compter sur Avi Mograbi, lâex-refuznik travaillant avec lâassociation Shovrim Shtika (« Brisons le silence ») [7], pour casser lâimage mythifiée dâun Israël « assoiffé de paix aux mains pures », selon lâexpression rapportée par Sylvain Cypel dans Les emmurés [8]. Mais il nous fait accomplir, avec Z32, un triple saut périlleux qui nous laisse sur le carreau : il choisit de filmer délibérément un homme qui avoue avoir pris du plaisir à tuer un Palestinien innocent dans une opération de représailles en territoire occupé. Or, en acceptant de le filmer, il lâabsout, en quelque sorte. Condamne son acte, mais ressent de lâempathie pour lui. Il va même plus loin, veut lui redonner sa place dans la communauté humaine, un visage « universel », et, pour cela, choisit une technique de masquage qui ne «floute» pas son visage, mais lui restitue au contraire des traits réguliers, une sorte de beauté antique. Le travail dâorfèvre quâil accomplit pour maintenir une image ambivalente de sa relation au jeune homme, à mille lieues dâune lecture binaire, aboutit quelque part, et par un cheminement totalement opposé, au même résultat que le film dâAri Folman : la dénonciation des « horreurs de la guerre », lâhumanité du soldat quâil veut restituer dissolvent les responsabilités israéliennes très réelles, évacuent le politique et diluent le crime de guerre.

Le récit manquant

Au-delà de la figure du soldat, les deux films interrogent leur propre hors-champ ou, plus exactement, ce que la mémoire des individus a à voir avec lâétablissement de la vérité historique, avec le « dit » de la guerre et de lâoccupation. Entre la singularité des deux récits, leur réitération obsessionnelle ou la recherche dâun épisode traumatique effacé dâune part, et lâappel à la condamnation de la guerre toujours cruelle de lâautre, il y a encore la chaise vide de lâhistoire du conflit israélo-palestinien. Certes, Valse avec Bachir restitue bien la responsabilité israélienne « indirecte » (selon les conclusions rendues par la commission israélienne dâenquête Kahane) du massacre de Sabra et Chatila et de lâalliance objective avec les phalangistes libanais â la « valse » avec Bachir Gemayel â, tandis que Z32 a pour cadre un aspect du quotidien brutal de la répression dans les territoires occupés. Mais ils fonctionnent, de façon complexe, sur le déni de réalité « originel » dont Sylvain Cypel analyse les conséquences sur la société israélienne : celui de la spoliation dâun peuple par un autre, qui est au centre de la relation entre Israéliens et Palestiniens. Un non-dit qui pulvérise la hiérarchie des responsabilités et garantit au mieux lâimpunité des dirigeants israéliens, sur fond de silence complice de la « communauté internationale ».

Dans les deux films, quoique de façon différente, la rédemption des soldats sâopère par un mécanisme qui voit émerger la question du pardon de façon quasi automatique dès lors quâil y a « aveu ». Avi Mograbi pose la question cruciale : « Dans des situations de conflit, quand beaucoup de sang a été versé, comment trouver ensuite une forme de rédemption dans la communauté ?[9] » Dans Valse avec Bachir, un ami assure à Ari quâil nâest pas coupable, et dans Z32, le réalisateur déclare quâil pardonne à lâassassin, même si sa femme ne veut pas le voir dans son salon â si bien que Mograbi, dans un entretien, évoque une relation dâ« adultère » entre lui et Z32 ! Ainsi avons-nous sous les yeux, par deux fois, la scène qui fait réellement problème dans les deux films : des Israéliens se pardonnent entre eux tout le mal quâils font aux Palestiniens. Unilatéralement, pourrait-on dire.

Câest la chaise vide de lâhistoire qui autorise Ari Folman à adresser au public français (et, par extension, au public en majeure partie occidental de son film) un « message de paix », et Avi Mograbi à pardonner à un criminel de guerre, quand les crimes de guerre israéliens nâont pas été jugés, quand le droit nâa pas été dit, quand aucune commission dâenquête sur le modèle de la commission sud-africaine « Vérité et réconciliation » nâa jamais été mise en place. Et que lâoccupation dure encore.

Voilà pourquoi il y a parfois, dans les salles obscures, quelques grincements de dents.

[1] « Dans les coulisses avec Ari Folman », entretien avec Laurent Weil.
[2] « L’adieu aux armes », Le Nouvel Observateur, semaine du 5 mars 2009.
[3] « La langue du dialogue s’est perdue », L’Humanité, 18 février 2009. Entretien réalisé et traduit par Dominique Widemann.
[4] « Avant, après l’explosion. Le cinéma d’Avi Mograbi », par Jean-Louis Comolli, Les Cahiers du cinéma, n° 606, novembre 2005, p. 70-72.
[5] « Z32, d’Avi Mograbi », entretien avec Pierre Murat, Telerama.fr, 24 février 2009.
[6] « L’adieu aux armes », cf. note 2.
[7] Association qui recueille et publie sur son site les témoignages d’anciens soldats. Voir la version anglaise : Breaking the silence
[8] Sylvain Cypel, Les emmurés. La société israélienne dans l’impasse, « Cahiers libres », La Découverte, 2005.
[9] « Z32, d’Avi Mograbi », cf. note 5.
(LDL)

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