Oxymore

Alain Badiou : le Pr Bensussan est un calomniateur, et "antisémitisme d'extrême gauche" est un oxymore aberrant

Du haut de sa position de professeur à lâuniversité de Strasbourg, monsieur Bensussan croit pouvoir dire, non seulement que je suis un stupide manieur de notions indigentes, ce qui est la moindre des choses quâon puisse dire sur moi quand on parle de si haut, mais que je suis en quelque sorte le fondateur dâun supposé «antisémitisme dâextrême gauche»(lire Libération du 22 juillet [2014]). Le premier point peut être laissé au jugement de lâopinion publique : que ceux qui préfèrent la haute contribution intellectuelle du professeur Bensussan à ma médiocre entreprise se lèvent, je nây vois nul inconvénient.

Le second, je lâai déjà dit à propos de quelques précédents, relève en droit des tribunaux: outre que, par définition, il ne saurait exister un antisémitisme dâextrême gauche - câest un oxymore aberrant -, je défie en effet quiconque de trouver une seule phrase dans la totalité de mon œuvre qui puisse être qualifiée dâantisémite. Mais je nâaime ni les Etats tels quâils sont (lâEtat français, soit dit en passant, pas plus que lâEtat dâIsraël) ni, par conséquent, les tribunaux. La conclusion est simple: si un jour je croise le professeur Bensussan, je lui donnerai une gifle, que sa rhétorique calomniatrice mérite amplement.

Sâagissant des références du calomniateur au livre de 2005, Portées du mot "juif", elles sont toutes inexactes, ce quâimpose le but poursuivi par leur faussaire dâauteur. En outre, elles sont pour lâessentiel extraites, si lâon peut qualifier dâextraction de telles venimeuses déformations, de la contribution de Cécile Winter à ce livre. Jâassocie donc Cécile Winter à mon droit de réponse, dans le texte qui suit.

Alain Badiou, philosophe


Monsieur Bensussan dit, lâattribuant à Badiou, que jâai écrit que «le nom juif est une création politique nazie».

Jâen appelle donc à la simple lecture du texte. Jâai écrit : «Avant Hitler il y avait des juifs, individus et peuple, mais Hitler a fait de Juif un signifiant idéologique et étatique justifiant lâextermination.»

Monsieur Bensussan conteste-t-il ce point ? Il semble que oui, puisquâil sâélève contre lâidée dâune «invention hitlérienne au service de lâextermination», semblant considérer que lâhitlérisme nâétait rien de nouveau sous le soleil.

Jâai dit ensuite que ce signifiant de Juif - avec une majuscule -, mis en avant comme devant être lâalpha et lâoméga de lâexplication des événements de la dernière guerre mondiale, associé à lâinvention de la notion de crime contre lâhumanité, avait servi dâécran et dâintimidation empêchant lâexamen historique détaillé de ce qui sâétait réellement passé alors. Et que lâexamen détaillé des faits conduisant forcément à envisager lâattitude des gouvernements et armées alliées - quâont fait tous ceux à qui les juifs ont lancé des appels désespérés à lâaide ? -, lesdits gouvernements et armées ont préféré en faire un impensable relégué dans le ciel de Grandes Majuscules.

Jâai dit enfin que lâEtat dâIsraël, sous le nom dâEtat juif, avait largement profité de ce dispositif issu de la fort compréhensible culpabilité occidentale pour justifier sa politique dans sa situation qui nâest pas celle des juifs dâEurope; mais une situation du Moyen-Orient où le problème est de traiter des suites dâune installation sur un territoire, petit de surcroît, où vivait déjà un autre peuple; soit, le difficile problème dâune situation coloniale.

Et jâai conclu que le maniement intimidant du signifiant Juif, servant à interdire tout examen et toute critique - immédiatement taxée dâantisémite - ne servait pas les gens, tant palestiniens quâisraéliens, qui sont nés et qui doivent faire leur vie là-bas - là encore, ceux qui brandissent ainsi ce signifiant brandissent le Juif contre les juifs.

M. Bensussan semble regretter que la solution de deux Etats ait fait long feu, et il en impute lâéchec à «lâintervention badiousienne». Câest faire grand honneur à un «ectoplasme de pensée aux hypothèses indigentes» ! Là encore, suivons peut-être plutôt la méthode de lâexamen des circonstances. Le pays dans sa totalité est petit et, câest un fait, les gens, juifs et Arabes, y vivent côte à côte - câest dâailleurs un effet de la colonisation israélienne en Cisjordanie. Alors, que veulent messieurs Bensussan et consorts ?

Nous pouvons dire ce que nous voulons, et qui nous paraît lâunique solution raisonnable : un seul pays, un Etat commun, où tous peuvent vivre et jouir des mêmes droits. Et nous osons prétendre que les gens, où quâils soient dâailleurs, et là en particulier, sont parfaitement capables de vivre ensemble : «Nous partagions le travail et les jours de fête».

Ce sont toujours des intérêts coloniaux étrangers qui, sans vouloir dire ce quâils cherchent vraiment, poussent à la division, à la peur et à la haine. Quelle autre issue peut-il y avoir à une situation créée par une installation coloniale ? Il y a lâexemple américain de lâextermination des premiers habitants. Ou alors ? Vous tenez vraiment à pousser toujours plus les habitants dâIsraël à une mentalité assiégée de pieds-noirs ? A qui voulez-vous faire croire que ce faisant vous ne les poussez pas dans le mur, tous juifs quâils sont, tout en hurlant à lâantisémitisme ? Vous vous élevez contre les manifestations où «des synagogues ont été attaquées sans vergogne» : câest faux. Je vous renvoie à la déclaration du rabbin de la synagogue concernée qui a tenu à faire savoir que celle-ci nâavait fait lâobjet dâaucune agression.

A lâorigine des manifestations, un collectif dâorganisations, dont en premier lieu lâUnion juive française pour la paix et des comités Palestine. Au cours dâune conférence de presse, leurs représentants ont dit que [Manuel] Valls [, Premier Ministre,] avait interdit la manifestation pour empêcher que «juifs et Arabes défilent main dans la main». Oui, parfaitement, ce sont ces gens qui manifestent ensemble qui montrent la seule voie raisonnable pacifique et juste, et vous, encore une fois, qui tenez pour néant ou pire tout juif où quâil soit qui cherche la vérité et la justice, et ce, prétendez-vous, au nom de la lutte contre lâantisémitisme, que cherchez-vous ?

Cécile Winter, médecin

(LDL)

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