Etat juif

Israël exige des Palestiniens qu'ils valident ce concept que ses plus hautes instances sont incapables de définir depuis 1948

Sylvain Cypel - orientxxi.info

Depuis lâaccord dâOslo dâaoût 1993 qui devait mener «en 5 ans» à une paix «durable et globale» ainsi que «juste» entre Israël et lâOrganisation de libération de la Palestine (OLP), toutes les négociations entre les parties ont porté sur quatre thèmes : le tracé des frontières, le statut de Jérusalem, les dispositions sécuritaires et le devenir des réfugiés palestiniens. Dans les négociations lancées en 2013 par le secrétaire dâÉtat américain John Kerry, les Israéliens ont présenté aux Palestiniens, sur chaque thème, des propositions systématiquement en deçà de celles de tous leurs prédécesseurs. Mais surtout, Benyamin Nétanyahou a innové. Pour quâun accord soit ratifié, il faudrait désormais que les Palestiniens reconnaissent Israël comme «État juif». Le refus de Mahmoud Abbas de ratifier ce cinquième élément a déclenché le processus qui a amené le gouvernement israélien à mettre fin aux négociations.

La nouveauté ne tient donc pas à lâéchec de cette négociation â attendu de toutes parts â mais à son motif, effectivement nouveau. Car dans tous les pourparlers précédents, formels ou informels, quâils aient abouti à un accord (avec Le Caire et Amman) ou échoué (avec Damas ou lâOLP), jamais auparavant Israël nâavait invoqué ce préalable : la reconnaissance de jure de son État par lâadversaire est désormais insuffisante, il faut de plus que soit reconnue la nature juive de cet État. Cette exigence supplémentaire a instantanément été perçue dans de nombreux cercles comme lâassurance de mener à une impasse, ce que le gouvernement Nétanyahou désirait ardemment. Lâhistorien israélien Zeev Sternhell estimait que cette sommation équivalait à imposer aux Palestiniens une «capitulation inconditionnelle» [1]. Une blague courait en Israël : si par miracle Abbas acceptait, le gouvernement avait déjà préparé le coup suivant. Les Palestiniens devraient alors admettre aussi que Jérusalem est «la capitale éternelle et indivisible du peuple juif». À défaut de quoi ils démontreraient définitivement leur duplicitéâ

Une tactique de blocage

Au-delà de la manœuvre dilatoire, cette exigence nouvelle est-elle également symptomatique dâune évolution plus profonde ? Cette idée dâajouter la reconnaissance impérative dâIsraël comme «État juif» a émergé dans des cercles de la hasbara israélienne, sa communication institutionnelle, au début de la seconde Intifada. Elle nâa pas été émise lors des négociations de Taba, à la fin 2001. En revanche, elle est incluse dans le «pacte de Genève» signé en 2003 à lâissue de négociations informelles entre des représentants des deux camps nâoccupant plus de fonctions officielles. Câétait la première fois que cette exigence israélienne avait été présentée dans des pourparlers. Et le côté palestinien lâavait accepté !

Les négociateurs israéliens, emmenés par Yossi Beilin, sioniste de gauche historique, avaient trouvé là un moyen de «rassurer» leur opinion publique galopant alors à droite toute. Leurs homologues palestiniens y avaient vu une concession de peu de conséquences, dès lors que lâOLP avait depuis longtemps reconnu la résolution onusienne de 1947 partageant la Palestine entre un «État juif» et un « État arabe». Car, en contrepartie, ce «pacte» octroyait aux Palestiniens les conditions les plus favorables jamais acceptées par des Israéliens : un retrait presque total sur la «ligne verte» de juin 1967 avec des échanges paritaires de territoires très limités, le démantèlement le plus massif jamais accepté de colonies israéliennes, un partage de Jérusalem, enfin, une prise en charge israélienne active de lâindemnisation des réfugiés palestiniens. Pour mémoire, malgré la reconnaissance de «lâÉtat juif» par les Palestiniens, Ehoud Barak avait vu dans ce pacte «une prime au terrorisme», Ariel Sharon et Nétanyahou dénoncèrent ses signataires israéliens comme de quasi traîtresâ

Depuis, le thème est devenu un instrument récurrent de la tactique de blocage israélienne. Le 20 mars, lâuniversitaire américain Peter Beinart faisait une suggestion à Abbas pour sortir du piège. En substance : dites que vous reconnaîtrez Israël comme «État juif» à une condition : que vos interlocuteurs vous présentent un texte définissant cette notion. «Cela vous tirerait dâaffaire pour très longtemps» [2]. En effet, depuis la création dâIsraël il y a 66 ans, une telle définition sâest révélée impossible. Non que ses législateurs nâaient pas essayé. À plusieurs reprises, le parlement a débattu du sujet «qui est juif ? » Et donc, quâest-ce quâun «État juif» ? Toutes les tentatives se sont soldées par des désaccords irréconciliables. De sorte quâIsraël exige aujourdâhui des Palestiniens de valider un concept que ses plus hautes instances sont incapables de définir.

Un statut flou pour les Israéliens eux-mêmes

Or, le 1er mai, une fois formellement close la phase initialement prévue de négociations avec les Palestiniens, Nétanyahou est revenu à la charge : il entend soumettre au parlement «une loi qui constituera un ancrage constitutionnel pour le statut dâIsraël comme Etat national du peuple juif».

Un rappel sâimpose ici. Le 15 mai 1948, la déclaration dâindépendance dâIsraël sâengageait à adopter une Constitution dans les cinq mois. Mais, pour se concilier le soutien des religieux orthodoxes (les « »), rétifs à toute loi qui se substituerait à la leur (la halaâha), le premier ministre David Ben Gourion â à la tête du camp sioniste laïque alors amplement majoritaire â renvoya cette Constitution à une échéance très lointaine. Conséquence : aucune des onze lois fondamentales du pays, sortes de lois constitutionnelles temporaires, ne définit la forme juridique de lâÉtat dâIsraël. Il nâest pas une République â «Dieu nous en préserve !», clament ceux qui attendent le rétablissement du «royaume de David». Mais il nâest pas non plus une monarchie, ni une théocratie, puisque la loi religieuse ne régit que le domaine familial : identité personnelle (juive ou autre), naissance, mariage, divorce, décèsâ Quant à lâidentité politique de lâÉtat, deux lois fondamentales sây réfèrent. La première, sur le parlement, le fait en creux. Elle interdit dâélections toute formation dont «les objectifs ou les actions nieraient lâexistence de lâÉtat dâIsraël comme État du peuple juif» ainsi que sa «nature démocratique». La neuvième loi, sur la dignité et la liberté évoque «les valeurs de lâÉtat dâIsraël en tant quâÉtat juif et démocratique».

Démocratique, on voit à peu près de quoi il retourne, bien que le terme définisse un mode de gouvernement et non pas le statut politique dâun État (on connait des monarchies démocratiques). Mais «juif» ? Sâagit-il dâun État juif dans le sens moderne dâÉtat-nation, celui des Juifs ? Or «juif» nâest pas une citoyenneté. Et quid de la majorité des juifs dans le monde qui ne résident pas en Israël ? Est-ce aussi leur État ? Certains le clament : Israël serait «lâÉtat-nation du peuple juif». Mais dès lors, les juifs en général, citoyens ou non de cet État, auraient-ils des droits en Israël auxquels nâauraient pas accès des citoyens non juifs de lâÉtat ? Or, entre les Arabes qui y résident et un gros tiers du million dâimmigrés de lâex-URSS arrivés depuis 25 ans, les non juifs constituent le quart des Israéliens.

Ou bien est-ce lâacception religieuse du terme juif qui prédomine ? Mais alors laquelle ? Dans le judaïsme, aucun Vatican nâédicte la norme; de plus, la controverse entre ses tendances est constitutive de sa tradition religieuse. Quels religieux décident ? Les fondamentalistes orthodoxes dominent le champ législatif familial dans un pays où la majorité des juifs ne lâest pas. Quant à une définition culturelle du terme «État juif», comme lâimaginèrent certains parmi les premiers sionistes, on souhaite beaucoup de courage à ceux qui tenteraient dâen fournir une définition consensuelle.

Reste, au fond, la seule acception qui permet un consensus majoritaire de la société juive israélienne : lâ«État juif» consacre une vision ethniciste de lâÉtat. Elle vise implicitement à valider des mesures dâexclusion de la communauté nationale des citoyens qui ne seraient pas juifs (pour lâessentiel les Palestiniens citoyens israéliens) ou pas reconnus comme juifs (des convertis non agréés par le rabbinat orthodoxe, par exemple). On sait que de nombreuses mesures administratives existent déjà en Israël, donnant aux juifs un accès à des droits qui sont refusés ou très difficilement accessibles à ceux qui ne le sont pas (lâacquisition de terres, notamment). Les rapports des organisations de défense des droits humains en Israël détaillent par le menu la discrimination, de facto mais aussi de jure, dont sont victimes les citoyens non juifs en Israël, arabes à plus de 90 %.

Discriminations contre les Palestiniens

En Israël, la juridiction a longtemps différencié, dans les papiers dâidentité, la «citoyenneté» (israélienne), détenue par tous, de la «nationalité», conçue selon des normes essentialistes. On était â et on reste â citoyen israélien de nationalité «juive», ou bien «arabe», «druze», «tcherkesse»..., Israël multipliant les statuts pour diviser les Palestiniens restés dans son État après 1948. Or, comme lâécrit le professeur Sternhell, dans cette séparation entre citoyenneté et nationalité, la première «est, dans tous les cas, inférieure». Ce qui compte vraiment, câest la «nationalité». LâÉtat juif est lâÉtat de ses citoyens juifs, même si un quart des détenteurs dâune carte dâidentité ne le sont pas. Au fond, ajoute-t-il, exiger de lâAutorité palestinienne la reconnaissance de la nature juive de lâÉtat dâIsraël consiste à faire inscrire dans un accord de paix «le rejet du principe dâégalité des droits pour les Arabes» dans lâÉtat dâIsraël.

Beaucoup dâautres voix sâélèvent déjà en Israël pour contester le projet de Nétanyahou. La ministre Tzipi Livni elle-même a craint une nouvelle loi qui ne pourrait être instaurée quâ«aux dépens des valeurs démocratiques». Directeur de Kechev, le mouvement pour la défense de la démocratie, Yizhar Beer est plus radical. «Cette exigence que les Arabes nous reconnaissent comme État juif est symptomatique dâun enfermement croissant de la société israélienne sur ses propres enjeux identitaires. Cela sâaccompagne dâun rejet croissant des non-juifs de lâespace public», dit-il.

Cette vision dâun État national exclusif à lâégard de ceux qui ne ressortissent pas de lâethnie dominante, la droite sioniste lâa de tous temps assumée avec plus de naturel que sa gauche, laquelle la partageait quant au fond mais entendait la recouvrir dâun manteau dâapparence plus universaliste. Il nâest pas étonnant quâaujourdâhui, alors que la société juive israélienne connaît un mouvement manifeste et puissant de repli sur soi, Benyamin Nétanyahou â héritier politique de la fraction historiquement la plus anti-universaliste du sionisme â se soit emparé de lâétendard de lâ«État juif» pour en faire une arme de combat contre tout compromis qui verrait dans les Palestiniens des égaux.

[1] Zeev Sternhell, « Unconditional Palestinian surrender », Haaretz, 18 avril 2014.
[2] Peter Beinat, « Before Abbas recognizes the Jewish state, Israel must define it », Haaretz, 19 mars 2014.
(LDL)

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