Stern [Avraham]

Stern, le terroriste exalté "hitléro-compatible" dont une rue de Tel Aviv porte le nom

Sylvain Cypel - Orient XXI.info

Qui était Avraham Stern, chef dâun petit mouvement sioniste en Palestine, qui voyait dans lâAllemagne nazie et dans lâItalie mussolinienne un allié contre « lâennemi principal », le Royaume-Uni ?

Comment Londres a-t-il liquidé cette organisation « terroriste » ? Retour sur des épisodes peu connus qui ont abouti à la création de lâÉtat dâIsraël.


Dans une rue de Tel Aviv, une plaque commémorative à la gloire d'Avraham Stern, terroriste juif admirateur d'Hitler, et de ses complices.

Loin de lâouvrage historique fouillé, The Reckoning (Le jugement), qui se lit comme un polar, se concentre sur une traque menée à la charnière des années 1930-40, par le superintendant Geoffrey Morton â chef de la police criminelle britannique en Palestine mandataire â contre Avraham Stern, chef dâun petit groupe terroriste juif, le Lehi (acronyme des initiales hébraïques de «Combattants pour la liberté dâIsraël»). Devenu un court moment lâennemi numéro un des troupes britanniques, son histoire est aujourdâhui amplement méconnue, y compris de la grande majorité des Israéliens. De lui, Patrick Bishop trace un portrait plus psychologique quâidéologique, celui dâun poète brillant mais empli de « visions de violence sacrificielle », un homme exceptionnellement rigide et rétif à lâautorité qui « admirait les personnalités de haute destinée, presque sans rapport avec leur idéologie, [tels] Mussolini, Staline ou Franco ». Un homme, surtout, habité par la mission de bouter par la violence lâoccupant britannique hors de Palestine afin dây créer un État juif.

La clé pour comprendre sa traque tient toute entière dans cette ambition-là. Pour les sionistes de gauche, très majoritaires dans la Palestine mandataire, la présence britannique devra cesser à terme. Mais lâenjeu primordial consiste à lâemporter sur les autochtones arabes, quâon nâappelle pas encore Palestiniens. Dans ce but, lâoccupant britannique est, selon les circonstances, un allié ou un adversaire. Durant la grande « révolte arabe » (1936-39), la gauche sioniste coopère totalement avec les Britanniques, qui entraineront ses milices. Le parti dit «révisionniste » de la droite sioniste, lui, développe une vision plus hostile à Londres. Certes, son fondateur Vladimir Jabotinsky restait « un admirateur de lâempire britannique, et il imaginait un futur Israël comme son allié dans la région », rappelle lâauteur. Mais sa branche militaire, lâEtzel (acronyme des mots hébraïques « Organisation nationale armée », plus souvent appelée Irgoun), sâen prend aussi aux forces dâoccupation. Pourtant, lâessentiel de son activisme, terrorisme inclus, vise les autochtones.

"Collaborateurs des nazis"

Tout change avec la Seconde guerre mondiale. La polémique au sein de lâIrgoun entre sa majorité et son chef David Raziel, et les partisans de Stern, se termine par une scission en 1940. Les seconds rejettent la trêve avec les Britanniques ordonnée par la direction révisionniste. Dès lors, « Stern traite Raziel dâagent britannique. Raziel dira de Stern quâil est un collaborateur des nazis ». LâIrgoun ira jusquâà offrir aux occupants de les aider à capturer « Yaïr » (nom de guerre de Stern). Car pour ce dernier, Londres « reste lâennemi principal ».

Et pour le combattre, lâennemi de mon ennemi peut sâavérer un partenaire potentiel. Stern et ses partisans vouaient ainsi une vive admiration à lâArmée républicaine irlandaise, lâIRA, où certains penchants pronazis étaient notoires. En cela, ils ne différaient pas dâautres mouvements identiques de lâépoque. Dans lâÉgypte sous la botte britannique, certains futurs « officiers libres » égyptiens (dont Anouar El-Sadate) virent dans lâAllemagne un possible allié de leur ambition de libération du joug colonial.

Habité par la possibilité dâune coopération conjoncturelle avec lâAllemagne, Stern imagine offrir aux nazis un marché gagnant-gagnant : sâils lui venaient en aide, « les juifs auraient leur État et lâAllemagne serait débarrassée dâune importante base britannique au Moyen-Orient et aurait aussi résolu la question juive en Europe » (le futur État dâIsraël y accueillant les juifs européens). Le livre nâétudie cependant que très brièvement les contacts peu prolifiques entre des émissaires nazis et le groupe Stern, tout comme ceux engagés avec lâItalie fasciste. Mais ce faisant, Stern et les siens sâisolent de plus en plus dâune communauté juive de Palestine, dite yichouv, où « la grande majorité considéraient que leur intérêt était de coopérer avec lâempire ». Avec la guerre mondiale, cet intérêt se muera en politique officielle.

Lâhomme à abattre

Dès lors, la « révolte arabe » en Palestine ayant été violemment écrasée par les troupes anglaises, Stern et les siens, derniers adversaires actifs de lâoccupant britannique, en deviennent la cible privilégiée. Plus ils commettent dâattentats contre des soldats anglais â mais aussi des policiers juifs, considérés comme des « collaborateurs » â, plus la répression sâabat sur un groupe qui, entre 1939 et 1942, ne comptera jamais plus de 150 membres actifs. Yaïr devient lâhomme à abattre. Lâouvrage montre combien, dans sa traque, gauche et droite sioniste soutinrent les Britanniques.

Il montre plus encore lâerreur complète des limiers britanniques, convaincus quâune fois Stern abattu, son groupe disparaîtrait. Car lorsque leur piège se referme, lâhomme, complètement isolé, se terre chez une sympathisante. Presque tous ses proches sont capturés ou tués par les Britanniques. Sa mort, le 12 février 1942, ne suscitera quâindifférence et même soulagement dans le yichouv. Le superintendant Morton ajoutera le mépris à la dénégation dâavoir tué un homme désarmé (il clamera toute sa vie que Stern avait tenté de fuir) : « Ce chef de gang, cerveau du terrorisme, organisateur dâassassinats par dizaines, ennemi acharné de la Grande-Bretagne et de son effort de guerre, ce Quisling potentiel, a été trouvé caché sous les jupons de son hôtesse dans sa garde-robe », clamera-t-il. Le major-général Douglas McConnel, chef des troupes britanniques, proclamera la « liquidation quasi totale » du groupe Stern.

Lâennemi britannique

Il se trompait. « Mort, Stern sâavèrera bien plus menaçant quâil ne lâavait été toute sa vie », écrit à juste titre Patrick Bishop. Dès la fin 1943, sous le nom de Lehi, ses forces se reconstituent, dépassant vite ce quâelles furent du vivant de Stern. Lâexplication est simple : avec la chute de plus en plus annoncée de lâAllemagne nazie, lâaile droite du yichouv prend de nouveau ses distances avec la puissance tutélaire britannique. LâIrgoun rompt la trêve en février 1944. Bientôt, ses attentats antibritanniques reprennent : le plus fameux surviendra à lâhôtel King David de Jérusalem, le 22 juillet 1946.

Le groupe Stern, lui, se rendra célèbre par lâassassinat, au Caire, du représentant de sa majesté au Moyen-Orient, Lord Moyne, le 6 novembre 1944. Ses auteurs venus de Palestine, deux jeunes du Lehi âgés de 16 ans, seront condamnés à mort et pendus, après que 100.000 Cairotes eurent manifesté pour requérir leur grâce. Câest aussi le groupe Stern qui, le 17 septembre 1948 â quatre mois après la création dâIsraël â assassinera à Jérusalem le comte Folke Bernadotte, premier médiateur de lâONU dans le conflit israélo-palestinien. Le gouvernement de David Ben Gourion en profitera pour le démembrer définitivement.

Aujourdâhui, à Tel Aviv, un petit musée est consacré à Avraham Stern dans lâappartement où il a été abattu. La rue porte son nom. Une ville a été créée, en 1981, pour honorer sa mémoire (Kokhav Yaïr, lâ« étoile de Yaïr »). Les livres scolaires recensent brièvement la contribution du groupe à la création dâIsraël. Des membres du triumvirat qui succéda à Stern à la direction du Lehi, lâun, Yitzhak Shamir, deviendra dans les années 1990 un premier ministre très hostile à tout compromis avec les Palestiniens. Le deuxième, Israël Sheib Eldad, théorisa ce qui se rapproche le plus dâun fascisme israélien. Le troisième, Nathan Yelin-Mor, devint plus tard un compagnon de route du Parti communiste israélien, partisan de la création dâun État palestinien aux côtés dâIsraël. Lâattentat du Caire et lâévolution paradoxale des successeurs dâAvraham « Yaïr » Stern ont parfois suscité une vision idéalisée dâun groupe « anti-impérialiste ». Son chef, en tout cas, nâétait rien dâautre quâun ultranationaliste aux relents mystiques.

(LDL)

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