Stern (groupe)

L'assassinat du comte Folke Bernadotte, médiateur de l'ONU

Pierre Prier - Orient XXI

Le 17 septembre 1948, trois voitures américaines blanches portant le drapeau de lâONU roulent dans la rue Hapalmah, à Jérusalem. À lâarrière de la dernière voiture, une grosse Chrysler, sont assis le médiateur de lâONU dans le conflit israélien, le comte suédois Folke Bernadotte, neveu du roi de Suède Gustave V et descendant dâun maréchal dâEmpire français et un officier français détaché auprès des Nations unies, le colonel André Sérot.

Soudain, une Jeep surgit dâune rue transversale et barre le chemin du convoi. Trois hommes en uniforme de lâarmée israélienne en descendent. Le comte Bernadotte ouvre sa vitre et passe la tête pour voir ce qui se passe. Lâun des deux hommes, Yehoshua Cohen, se dirige vers lui et vide à bout portant le chargeur de son pistolet mitrailleur Schmeisser sur les deux passagers. Bernadotte reçoit six balles dans le bras gauche, la gorge et la poitrine. Le colonel Sérot est frappé de 18 balles. Tous deux meurent sur le coup. Des terroristes israéliens viennent dâassassiner le médiateur officiel des Nations unies. Il venait la veille de proposer un nouveau plan de partage entre Palestiniens et Israéliens. Les tueurs appartiennent au groupe Stern, le LehiCombattants pour la liberté dâIsraël » en hébreu), le plus radical des mouvements armés juifs. Lâun de ses dirigeants, Yitzhak Shamir, deviendra premier ministre dâIsraël. […]

Pourquoi ce crime est-il rarement rappelé ? Parce quâil souligne lâimportance du terrorisme dans la construction de lâÉtat dâIsraël ? Parce que malgré tous ses efforts, le plan de Bernadotte témoignait dâune vision un peu abstraite du conflit, et quâil était rejeté aussi bien par les Palestiniens que par les Israéliens ? Un peu des deux, sans doute. Les circonstances du meurtre sont accablantes. Le convoi ne bénéficiait dâaucune protection militaire, à la demande de Bernadotte, qui croyait en la protection du drapeau onusien. Il avait même refusé que lâofficier de liaison israélien qui lâaccompagnait soit armé. Cet officier, le capitaine Moshé Hillman, embarque dans le convoi à la porte Mandelbaum, lâun des points de passage de la ligne de démarcation du cessez le-feu de lâépoque, entre Jérusalem-Est et Jérusalem-Ouest, tenue par lâarmée israélienne. Bernadotte, arrivé la veille par avion de son QG de lâîle de Rhodes, avait aperçu le pistolet du capitaine.

« Il a dit : non, non ! Vous êtes sous la protection de lâONU, et quand on est sous sa protection, il ne peut pas y avoir dâarmes ! », se souvient le fils de lâofficier israélien. Hillman remet son arme à un autre militaire israélien.

Le capitaine devait se trouver assis à la place du colonel Sérot. Ce dernier, assigné à une autre voiture, avait demandé à échanger son siège avec lâIsraélien. Lâofficier français, membre du Deuxième Bureau â les renseignements militaires â avait effectué pendant la seconde guerre mondiale de nombreuses missions clandestines en territoire allemand. Il voulait profiter du trajet pour remercier Folke Bernadotte dâavoir sauvé sa femme, déportée au camp de Ravensbrück, dans le cadre de la « campagne des bus blancs ». Un exploit du comte, dans les derniers mois du conflit. En février 1945, alors président de la Croix-Rouge suédoise, Folke Bernadotte sâétait rendu en Allemagne (la Suède était restée neutre) et avait négocié avec Heinrich Himmler la libération de déportés. Selon les chiffres de lâorganisation suédoise, 15.345 dâentre eux furent sauvés, dont la moitié environ de Scandinaves, et parmi eux un certain nombre de juifs, emmenés dans des bus peints en blanc [1].

Un homme dâaction aux idées simples

Ces qualités de diplomate alliées à un goût pour le concret avaient contribué à la nomination de Bernadotte comme médiateur dâun conflit inextricable, dont les autorités britanniques sâétaient lavé les mains en abandonnant précocement leur mandat sur la Palestine. Le comte était un homme dâaction. Chef des boy-scouts suédois, puis dirigeant de la Croix-Rouge, toujours habillé dâun short militaire en été, il croyait au pouvoir de lâénergie et de la bonne volonté, symbolisées par la livrée de son avion officiel, un DC-3 blanc portant les insignes de lâONU et de la Croix-Rouge.

Quand il est nommé médiateur de lâONU, le 20 juin 1948, lâAssemblée générale a déjà approuvé, le 29 novembre 1947, un plan de partage détaillé dans la résolution 181, refusé par lâaile droite israélienne et les représentants des Palestiniens. Mais à lâarrivée de Bernadotte, la situation a radicalement changé. LâÉtat israélien proclamé le jour du retrait des Britanniques est en guerre avec ses voisins arabes et avec les combattants palestiniens. Folke Bernadotte débarque dans lâOrient compliqué avec des idées simples. Une semaine après le début de sa mission, il négocie une trêve de quatre semaines (qui servira aux Israéliens à se réarmer) et un nouveau plan : un État israélien en Galilée et sur une bande côtière jusquâau sud de Tel-Aviv, confédéré avec la Transjordanie, qui deviendra plus tard la Jordanie. Le reste du territoire sera arabe mais incorporé à la Transjordanie, et Jérusalem sera sous sa souveraineté. Le projet est rejeté par les deux parties. Le ministre des affaires étrangères Moshé Shertok lui signifie immédiatement un refus catégorique.

Le plan Bernadotte comporte un volet tout aussi insupportable pour les Israéliens : le droit au retour des réfugiés palestiniens chassés de leurs terres, sans limite de nombre. Pour le plus virulents des groupes armés juifs, le Lehi â surnommé par les Britanniques le « Stern gang » â une telle attitude mérite la mort. Le groupe extrémiste Stern nâa toujours pas complètement intégré lâarmée nationale. Il promeut un « grand Israël » et revendique ouvertement lâutilisation du terrorisme. « Les actes terroristes stimulent lâimagination populaire, réveillent les énergies dormantes, donnent une impulsion au mouvement révolutionnaire », peut-on lire par exemple en 1943 dans le n°2 de son journal clandestin HaâHazit (Le Front), et repris dans Front de combat hébreu, périodique en français du groupuscule, en mai-juin 1944.

Lâusage du terrorisme

Le Lehi était une scission de lâIrgoun, le principal mouvement de droite dirigé par un autre futur premier ministre, Menachem Begin. Câest lâIrgoun qui avait introduit le terrorisme dans la région à la fin des années 1930, posant des bombes dans les marchés arabes et jetant des grenades sur des autobus. LâIrgoun a également perpétré ce qui reste aujourdâhui le plus important attentat terroriste de lâhistoire palestinienne en faisant sauter à Jérusalem, le 22 juillet 1946, lâaile de lâhôtel King David qui abritait le QG britannique, faisant 91 morts et 46 blessés. Et les deux mouvements ont participé au massacre dans le village palestinien de Deir Yassine â 120 morts le 9 avril 1948.

Le Lehi, pour sa part, a déjà tué un personnage de haut rang. Le 6 novembre 1944, deux de ses membres ont assassiné au Caire Lord Moyne, le représentant officiel du Royaume-Uni en Égypte, en fait le gouverneur réel du pays. Après la mort de son chef Avraham Stern, abattu par les Britanniques le 12 février 1942, le Lehi est dirigé par un triumvirat nommé « le Centre » : Israël Eldad, Nathan Yelin-Mor et Yitzhak Shamir. Selon le témoignage dâEldad, câest le Centre qui a voté la mort de Bernadotte, par deux voix contre une â la sienne.

Dans les oubliettes de lâHistoire

Lâassassinat du médiateur de lâONU provoqua lâindignation du monde, puis fut rapidement oublié. En Israël, le premier ministre David Ben Gourion en profita pour démanteler définitivement le Lehi et lâIrgoun â mais la condamnation ne fut que de façade. Des trois du Centre, seul Nathan Yelin-Mor fut emprisonné, brièvement, avant une amnistie générale. Eldad poursuivit une carrière de militant du Grand Israël. Shamir entra par la suite au Mossad, les services de renseignement, avant de succéder à Begin comme premier ministre en 1983 et 1984, poste quâil occupera de nouveau entre 1986 et 1992. Le destin de Nathan Yelin-Mor est plus étonnant. Déjà pro-soviétique à lâépoque du Lehi, il se rapprocha en 1967 du parti communiste israélien, partisan de la création dâun État palestinien, et participa, avant sa mort en 1980, à des réunions entre pacifistes israéliens et membres de lâOrganisation de libération de la Palestine (OLP).

Yeoshua Cohen, lâhomme qui a lui-même avoué avoir tiré sur Folke Bernadotte et le colonel Sérot, fut lâun des fondateurs du kibboutz de Sde Boker, dans le Néguev. Le kibboutz compta vite un habitant de marque : David Ben Gourion, qui y termina sa vie. Les deux hommes devinrent de proches amis. Ben Gourion tint à se faire filmer effectuant sa promenade matinale au bras de Cohen, lâhomme qui avait tué le comte.

[1] En 2005, une historienne suédoise a révélé la part cachée de l’opération : pour faire place aux déportés qui allaient être sauvés, rassemblés dans le camp de Neuengamme, 2.000 prisonniers furent transportés par ces mêmes bus blancs dans d’autres camps de la mort.

(LDL)

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