Vengeance

«Je suis une juive israélienne, et je ne demande pas vengeance»

Nadia Ellis (bloggeuse israélienne - 2 juillet 2014) - Times of Israel.com

Au cours de l'été 2014, la disparition puis l'annonce de la mort de trois jeunes colons israéliens dans la région de Hébron, savamment exploitée par le gouvernement Netanyahou (qui a exercé une censure sur la presse, dissimulant pendant longtemps les informations sur la mort des jeunes gens afin de laisser monter la tension dans l'opinion publique israélienne, en proie à un déchaînement de commentaires racistes sans précédent) a été l'événement annonciateur d'une offensive militaire contre le Hamas et la population de Gaza.

Le gouvernement de droite extrême a ainsi cherché à s'extirper par la violence, au détriment des populations, de l'impasse politique dans laquelle il s'était placé en échouant à maintenir encore l'apparence d'un «processus de paix», paravent à l'abri duquel se poursuivait la colonisation de la Cisjordanie.

Une très petite minorité d'Israéliens, dont fait partie la bloggeuse Nadia Ellis (dont on notera qu'elle revendique une identité composite israélienne mais aussi américaine, italienne et française...) a dénoncé la réaction de la société israélienne. On lira ci-dessous, sa réaction devant la vague de racisme ouvertement exprimé qui a submergé la société israélienne plus violemment que d'habitude.

Cela fait 48 heures que mon Facebook est inondé de messages populistes, racistes, haineux et violents. Je dis quarante-huit heures pour fermer lâœil sur le reste de lâannée. Jâen ai marre.

Jâen ai marre de lire quâil faut raser Gaza au sol. Jâen ai marre de lire que ce sont tous des animaux.

Marre de lire, post après post, que « voilà les gens à qui on à faire, et le monde nous demande de faire la paix ? »; marre de voir encore et encore la citation de Golda Meir qui dit que la paix arrivera quand les Arabes aimeront leurs enfants plus quâils ne détestent les nôtres. Parce que clairement, ceux dâentre nous qui nâarrêtent pas dâécrire quâ « un bon Arabe est un Arabe mort » dégoulinent dâamour envers leurs enfants.

Jâen ai marre de lire toute la panoplie de commentaires simplistes et victimaires, à commencer par lâomniprésente déclaration que nos trois adolescents ont été tués seulement parce que juifs. Non bordel, non.

Ils ont été tués parce quâils se sont retrouvés, victimes innocentes, piégés dans un conflit long et complexe où les deux parties impliquées ne voient que lâennemi à éliminer derrière un miroir qui ne leur montre que leur propre (et unique) humanité : un conflit où nous, tout comme eux, nous pensons être les seuls êtres humains dignes de ce nom, alors que les autres ce sont les « animaux ».

Oui, il y en a qui détestent les Juifs chez eux et ils sont peut-être même la majorité; mais ce nâest pas seulement pour cette raison que ces trois garçons ont été assassinés. Et soit dit en passant, ce nâest pas un droit que de faire du stop, à 16 ans, dans des territoires où la haine et le conflit transpirent à tout coin de rue; jâen ai marre de lire aussi que câest chez nous, et que nous avons donc bien le droit dây faire ce que nous voulons.

Jâen ai marre de voir que nous sommes devenus des partisans dâun match de foot de bas étage. Que tout ce qui compte est de battre (dans tous les sens du terme) lâadversaire, car nous appartenons à lâéquipe des bons, eux celle des mauvais. Des méchants. Des barbares. Des extrémistes. Eux, ce sont ceux qui distribuent des bonbons et veulent danser sur nos tombes. Eux. Tous. Un peuple (quand on veut bien leur accorder le statut de peuple, car nous nâarrêtons pas de dire quâils se sont inventés rien que pour nous emmerder), tout entier, de bétail ayant pris une apparence humaine.

Mais les humains, je nâarrête pas de le lire, les humains câest nous. Nous! Nous qui demandons à ce que lâarmée en détruise encore et encore des maisons palestiniennes, et qui regardons à la télé le feu démembrer leurs appartements comme autrefois on regardait les flammes engloutir les sorcières.

Nous prétendons être les seuls porteurs dâhumanité alors même que lâon déclare, fiers de notre Judéité qui selon nos sages se résume dans lâamour du prochain, que nous sommes tellement meilleurs quâeux. Car le racisme, quand il vient de nous, est tout à fait humain.

Que ce soit clair, jâaime Israël et le fait même que je doive le spécifier est symptomatique du mal qui nous ronge : si lâon critique, câest que nous ne sommes rien de plus que des « em>self-hating Jews », des juifs honteux. Jâen ai marre de ça aussi. De la peur de mâexprimer sur cette toile imbibée de préjugés, où supporter Israël signifie se taire sur ses défauts, ses problèmes, ses injustices, ses crimes.

On traite Israël comme on commente la Torah : si quelque chose dans nos Textes nâa pas de sens ou nâest pas juste, il faut partir du présupposé que câest un fait exprès pour nous révéler quelque message. Car la Torah est juste par définition. De la même manière, même lorsque lâon est confronté à des comportements ou des choix qui sont clairement injustes ou illégaux de la part dâIsraël, il faut leur trouver une justification car par nature, Israël a toujours raison et nâagit que pour le bien. Mais Israël câest nous, et clairement, nous nâavons pas toujours raison.

Jâai pendant longtemps fait partie de ce type de supporteurs dâIsraël. Je ne voulais pas mâavouer que parfois Israël aussi se trompe, et que les Juifs aussi savent être racistes, violents et injustes. En fait, je ne voulais pas voir ce que la plupart des Juifs sâattribuent, tout en le niant aux autres : notre humanité. Mais lâhumanité, câest ce qui nous rend faillibles, pas ce qui nous rend parfaits.

Nous naissons tous avec la même prédisposition au bien et au mal; ainsi, les Juifs et les Arabes naissent avec les mêmes instincts, les mêmes besoins et plus tard, les mêmes envies. Les conditions dans lesquelles on évolue sont celles qui déterminent, en grande partie, lâadulte que lâon devient. Et même si chacun a la responsabilité de ses actions, il faut aussi essayer de comprendre le contexte qui nous amène à devenir ce que nous sommes. Cela vaut pour les Palestiniens, les Juifs, et tous les autres.

Nous ne faisons que demander que lâon comprenne notre souffrance, mais nous nâarrivons même pas à voir (encore moins comprendre) celle des autres. Elle existe, et elle nâa pas moins de valeur que la nôtre.

Câest un conflit sale et complexe, ce nâest pas un match de foot. Il est temps de descendre des tribunes et de regarder de plus près « le camp adverse ». Et puis, de nous regarder dans la glace et de nous rendre compte que nous avons bien plus en commun avec eux quâon ne voulait bien le croire pendant que lâon hurlait, avec tapage, des chants de stade.

Voilà câest fait. Câest dit, et maintenant je suis prête à me faire traiter de sale gauchiste, de pacifiste utopique, dâignorante qui nâa rien compris au conflit, et plus si affinité. Câest parce que jâai eu peur de ce genre de commentaires que je nâai pas osé mâexprimer sur Facebook jusque maintenant. Mais ça y est, cette première entrée de mon blog représente ma sortie du placard : je suis une juive israélienne, et je ne demande pas vengeance.

Selon la notice biographique publiée sur le site "Times of Israël", «Nadia est italienne, américaine et israélienne (pourquoi faire simple ?), elle est chercheuse à l’Université de Tel Aviv et est active dans un think tank à Jérusalem. S'étant toujours sentie une "outsider" (juive dans une Italie catholique, italienne dans une France, euh, française), à son atterrissage en Israël il y a six ans elle croyait avoir trouvé le seul endroit au monde où elle se sentirait finalement en accord avec les gens autour d'elle. Six ans après, Nadia a compris que cela n'arriverait pas : trop de complexité dans ce pays pour être d'accord avec qui que ce soit.»

(LDL)

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