Espionnage

Avec un allié comme Israël, les Etats-Unis n'ont plus tellement besoin d'ennemis.

O.W. - Centre Communautaire Laïc Juif - 5 juin 2014

Il y a très, très peu de chances que les Etats-Unis accordent une libération anticipée à l’espion américano-israélien Jonathan Pollard*. Non que ses crimes aient été si terribles mais parce que les Israéliens continuent à espionner à tout va les Etats-Unis.

De 2009 à nos jours, le nombre de visas refusé par les Etats-Unis à de jeunes Israéliens (entre 21 et 28 ans) est passé de 16 à 32%. A priori, l’information semble dénuée d’importance puisqu’Israël cherche à faire supprimer cette restriction.

En théorie, « l’ami israélien » ne devrait pas avoir de difficultés rejoindre les 38 autres Etats dont les citoyens n’ont pas besoin de visas pour entre en Amérique. Sauf que les négociations piétinent depuis un bon moment. Officiellement, à cause d’un manque de réciprocité.

Les Etats-Unis voudraient que les Israéliens soient moins sévères avec les Américains d’origine arabe qui veulent entrer chez dans leur pays. En réalité, Washington est «exaspéré par les efforts de Jérusalem pour voler les secrets des Etats-Unis».

Cette citation d’un rapport confidentiel provient d’un long article que le journaliste Jeff Stein a consacré à cette question d’espionnage sur le site de Newsweek**. « Exaspéré», un doux euphémisme pour décrire l’état d’esprit des Américains.

Jeff Stein cite quelques une des réactions que suscite l’espionnage israélien aux Etats-Unis : pour le Département de la sécurité intérieure (DHS), «Israël a franchi toutes les lignes rouges».

Selon un sénateur, ces activités «vont bien au-delà de celles d'autres alliés comme proches tels que l'Allemagne, le Royaume-Uni ou le Japon.». Des manières particulièrement déplacées poursuit-il en parlant «d'électrochoc alarmant et même terrifiant»

Même tonalité à la CIA qui, selon un des documents publiés par Edward Snowden, classe Israël «juste derrière la Chine et la Russie parmi les services de renseignement les plus agressifs à l'égard des Etats-Unis»

«Personne n'a été surpris par ces révélations, conclut un autre sénateur. Mais quand vous entendez qu'aucun autre pays ne profite plus qu'Israël de nos relations de sécurité à des fins d'espionnage, c'est assez choquant».

Surtout après les promesses d’Israël suite à l’affaire Pollard. Après l’avoir niée durant des années, Israël avait fini par reconnaître sa responsabilité, s’était excusé et avait promis-juré de ne plus jamais espionner les Etats-Unis sur leur territoire.

Sauf que bernique : «dès le milieu des années 1990, le FBI a convoqué des dizaines de fois des diplomates israéliens», affirment deux anciens officiers supérieurs du contre-espionnage. «pour leur signifier "d’arrêter leurs embrouilles" »

«L’article de Newsweek pue l’antisémitisme»

Mais, comme les Israéliens sont des «alliés», cet «avertissement» a rarement eu des suites même si quelques espions israéliens ont fini par être arrêtés et condamnés. Comme, par exemple, en 2004, Larry Franklin, analyste de haut rang du Pentagone.

Accusé d’avoir transmis à Israël des informations classifiées sur l’Iran à deux membres de l’AIPAC***, il a été condamné en 2006 à 12 années de prison. Principe du fusible oblige, le lobby pro-Israël a renvoyé les deux hommes qui avaient reçu les documents.

Dans son article, Jeff Stein cite aussi Paul Pillar, ancien responsable de la CIA pour le Moyen-Orient : «Les Israéliens sont incroyablement agressifs dans tous les aspects de leur relation avec les Etats-Unis. Pourquoi leurs services de renseignements seraient-ils différents ?»

Ainsi s’explique l’augmentation des refus de visas aux Israéliens : le contre-espionnage ne veut pas faciliter l’entrée de nouveaux espions. Face à ces accusations, le gouvernement israélien a déployé sa gamme habituelle de réactions. D’abord, le déni : «Je ne donnerais pas mon accord à une quelconque activité d’espionnage aux États-Unis» (A. Lieberman, ministre des Affaires Etrangères). « Israël ne recrute pas d’espions aux États-Unis, et ne collecte pas de renseignements aux États-Unis» (Yuval Steinitz, ministre du Renseignement)

Puis l’indignation : «Nous condamnons les auteurs de ces allégations aussi indignes que mensongères dirigées contre l'Etat d'Israël.» (A. Sagui, porte-parole de l'ambassade d'Israël à Washington. A quoi s’ajoute le discrédit : les opinions de l’ex officier de la CIA Paul Pillar citées dans l’article de Newsweek, seraient dénuée de valeur parce qu’il s’oppose avec régularité à la politique de l’actuel gouvernement israélien. Et bien sûr, il y a l’accusation suprême : «L’article de Newsweek pue l’antisémitisme, nous sommes présentés comme un pays ennemi » (responsable israélien). Suivie, comme de juste, par l’obligatoire référence à Vous Savez Qui : « Le texte (de Newsweek. NDLR) rappelle l’affaire Dreyfus dans laquelle un Juif a été accusé d’espionnage pour détourner l’attention d’une affaire de corruption » (hebdomadaire canadien «The Jewish Independent»).

Quoi qu’il en soit, Jeff Stein concluait son article avec les négociations sur les visas : « Les services de contre-espionnage américains auront le dernier mot dans cette affaire. Et comme il paraît aussi improbable de voir les Israéliens renoncer à espionner les Etats-Unis que de les voir abandonner la matza pour la Pâque juive, force est de conclure que l'obligation de visa devrait être maintenue. »

Ce qui, en soi, n’est pas très grave. Le cas Pollard est plus douloureux : dans ce contexte, il est plus que douteux qu’il obtienne la liberté conditionnelle qu’il peut demander à partir de 2015. Mais l’essentiel est ailleurs : dans la situation où se trouve Israël, est-il vraiment raisonnable que son gouvernement s’essuie systématiquement les pieds sur la 1ère puissance mondiale qui est en même temps son unique allié en ce bas monde ?

*Jonathan Pollard est un citoyen américain condamné en 1985 à une peine de prison à perpétuité pour espionnage en faveur d’Israël. Ce n’est qu’en 1998, en lui accordant la citoyenneté israélienne, que le 1er Ministre B. Netanyahou a reconnu que Pollard travaillait bien pour Israël.
** http://www.newsweek.com/israel-wont-stop-spying-us-249757
*** AIPAC American Israel Public Affairs Commitee, le plus puissant des lobbies pro-israéliens
(LDL)

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