Résistance

Comme des moutons vont à l'abattoir...

Gideon Levy - Ha'aretz

Je n'oublierai jamais les discussions passionnées dans la cour de mon école. J'étais bien jeune alors, et j'étais un ardent partisan de l'école de pensée qui demande “Comment ont-ils * pu aller à l'abattoir comme des moutons ?”. Nous étions honteux, à cette époque. Nous aspirions à avoir davantage de héros et moins de martyrs à célébrer lors du "Jour des martyrs et des héros de l'Holocauste".

C'était une époque de honte, globalement : j'avais honte des prénoms non-hébreux de mes parents (Thea et Heinz), de la langue qu'ils parlaient (l'Allemand), du nom de la ville où vivait mon grand-père paternel (Cârlibaba), du nom du bateau d'immigrant clandestins (Frossoula) et de celui des camps dans lesquels une partie de ma famille a été tuée (Transnistria et Treblinka). Tout cela était tellement étranger et honteux, tout spécialement la partie “moutons à l'abattoir”.

J'étais jeune, et aujourd'hui je suis vieux, et tout semble bien différent. Les noms non-hébreux se sont transformés en provinces d'origine, et si les moutons sont allés à l'abattoir c'est qu'il n'y avait aucun autre choix. Mais il subsiste toujours, depuis l'époque de la cour de l'école, l'impératif de résister à l'opression.

Avant qu'une pluie de commentaires chauvins s'abatte sur le site web de Ha'aretz, qu'on me permettre de préciser sans aucune équivoque : il n'y a aucune comparaison entre l'Holocauste et l'occupation [de la Palestine par Israël]. Mais l'acte de résistance a la même légitimité dans un cas et dans l'autre.

Aujourd'hui, alors qu'approche le jour de commémoration de la mémoire des martyrs et des héros, nous devrions avoir encouragé la force mentale de sympathiser avec ceux qui vivent sous la tyrannie d'une nation étrangère. Tout comme nous admirons les forces des nations européennes s'opposant aux envahisseurs, les Partisans et la Résistance, nous devrions être capables de comprendre la résistance palestinienne face à l'occupation israélienne. Cela devrait être une des leçons à retenir de l'Holocause, à l'opposé du lavage de cerveau que nous inflige l'Etat, désormais dès le jardin d'enfants.

La résistance palestinienne est dans les faits une des plus faibles dans l'histoire. A l'exception de la période exécrable de la seconde Intifada, durant laquelle le sang a coulé dans les deux camps, les 47 années de l'occupation ont été fort paisibles pour l'occupant.

La semaine passée a été marquée par la fin d'un nouveau chapitre déprimant du plus long "processus de paix" de l'histoire, et la machine de propagande israélienne essaie une fois de plus de faire passer la très mesurée résistance des Palestiniens - actuellement pratiquement totalement non-violente - pour illégitime, et les Palestiniens comme seuls responsables de l'échec.

Que disent Benjamin Netanyahou et Israël à Mahmoud Abbas ? Restez tranquillement assis et n'essayez même pas de résister. Restez tranquillement assis à contempler la multiplication incessante des implantations juives qui continuent à être construites sur votre territoire. N'osez pas utiliser la force, le terrorisme. Mais la diplomatie non plus, qui n'est désormais rien d'autre qu'un "terrorisme politique". Pas de désobéissance civile, pas de boycott des colonies. N'achetez que des produits "bleus et blancs" **. Ne manifestez pas, n'envisagez aucune forme de protestation non-violente.

Coopérez avec l'armée d'occupation et ses sombres institutions. Utilisez ses sous-traitants, jusque et y compris pour réprimer votre propre peuple. Accueillez avec amour les actions violentes des colons. Reconnaissez Israël en tant qu'Etat juif, même si Israël lui-même ignore la signification du terme, et bien entendu ne vous reconnaît vous-même pas un instant comme une nation égale en droits.

Oubliez pour de bon le droit au retour, n'en parlez plus, même pour plaisanter, abandonnez vos réfugiés à leur sort, effacez votre histoire et vos traditions. Le mieux dont vous puissiez rêver est un état démilitarisé et coupé en morceaux dont, de compromis en compromis, vous avez depuis longtemps abandonné la majorité du territoire. En d'autres termes : prenez votre carte au Likoud, aidez l'armée israélienne et ne faites rien qui puisse déranger les "Sabras". Toute autre attitude sera retenue contre vous.

La vérité, et elle est choquante, est que Abbas a déjà accepté la majorité de ces conditions. Mais pas toutes, et donc ce n'est pas assez pour Israël. En effet, rien ne peut satisfaire Israël, qui ne cessera d'ajouter de nouvelles conditions, à mesure qu'Abbas se pliera aux précédentes injonctions.

Abbas restera dans l'histoire palestinienne comme un collaborateur avec l'occupant, une sorte de Rudolf (Israel) Kastner, sans les tueries des secours. Ainsi, nous sommes allés comme des moutons à l'abattoir, et nous exigeons des Palestiniens qu'ils acceptent l'occupation comme des moutons. Un jour, au moins, les Juifs et les Israéliens devraient comprendre cela.

* "ils" = les victimes de la destruction des juifs d'Europe par les nazis
** référence aux couleurs du drapeau isrtaélien
(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site