Nouveaux historiens

Quand Benny Morris fait siens tous les mythes sionistes contemporains

Benny Morris, professeur d'histoire du Moyen-Orient à l'Université Ben Gourion (Beersheba) - The Guardian (Londres) - 21 février 2002

La « conversion » de l'historien Benny Morris aux thèses du gouvernement israélien, en 2002, a porté un coup très dur au "camp de la paix". En effet, Benny Morris est l’un des plus connus des « nouveaux historiens » israéliens, et ses travaux sur les modalités de l'expulsion des Palestiniens en 1948 avaient grandement contribué à démentir les thèses de l'historiographie officielle israélienne sur leur départ volontaire de leurs terres.

Venant d'un historien israélien, ce nouvel éclairage de la tragédie palestinienne était beaucoup plus crédible aux yeux de l'opinion internationale. Les thèses de l'historien avaient énormément influencé le « camp de la paix ».

Soudain, Benny Morris s’est mis à développer des positions qui n’ont pratiquement rien à envier à Sharon et Netanyahou, endossant sans aucune nuance la version sioniste quant à l’échec des négociations de Camp David, et allant jusqu’à inventer la notion – amusante en regard du droit international – de « semi-occupation », manière de signifier que les Palestiniens n’ont pas trop à s’en plaindre, quoi qu’ils disent …

Après avoir joué un rôle majeur pour combattre le travestissement de l'histoire, Benny Morris a subitement adopté comme vérités révélées tous les clichés contemporains de la propagande israélienne, louant la "retenue" de l'armée dans la répression de l'Intifada et le sens du compromis d'Ehoud Barak, qualifié - on croit rêver ! - de "dirigeant sincère et courageux".

L'ex-"nouvel historien" fait également siennes les thèses sionistes sur la "bombe à retardement" que représentent les Arabes israéliens "irrédentistes" et à la natalité exubérante.

Or, les extrémistes ne sont au pouvoir dans aucun État arabe alors que les partis israéliens qui appellent - comme Benny Morris le fait en termes à peine voilés - au "transfert" [l'expulsion en masse] des Palestiniens font partie du gouvernement israélien.

La conclusion de Benny Morris selon laquelle la Palestine pourrait être "ravagée par la bombe nucléaire", si elle ne peut devenir "un Etat hébreu dépourvu d'une importante minorité arabe", sonne également comme une menace dans la mesure où la seule puissance nucléaire de la région est Israël.


Mes idées sur l'actuelle crise au Proche-Orient et ses protagonistes ont radicalement changé au cours des deux dernières années. Je me sens un peu comme ces voyageurs des pays de l'Ouest, brutalement réveillés par le vacarme des tanks russes avançant dans Budapest en 1956.

En 1993, quand j'ai commencé à travailler sur Righteous Victims [Edition Knopf, 1999 et 2001], une histoire révisionniste du conflit entre sioniste set Arabes de 1881 à nos jours, j'envisageais les perspectives de paix au Proche-Orient avec un optimisme prudent. Du moins, Israéliens et Palestiniens discutaient de paix. Ils avaient accepté le principe d’une reconnaissance mutuelle et signé les accords d'Oslo, un premier pas qui laissait présager le retrait graduel des Israéliens des territoires occupés, l'émergence d'un État palestinien et la signature d'un traité de paix entre les deux peuples.

En achevant mon livre, mon optimisme modéré laissa la place à de sérieux doutes. Un an plus tard, j'étais en proie à un pessimisme incommensurable. L'une des raisons de ce changement fut le rejet syrien du marché proposé par les premiers ministres Yitzhak Rabin et Shimon Pérès en 1999 et en 2000. Ce marché prévoyait le retrait israélien du plateau du Golan en échange d'un véritable traité de paix bilatéral.

Cependant, le principal facteur qui cristallise mon pessimisme reste Yasser Arafat. Il dirige le mouvement national palestinien depuis la fin des années 60 et, en vertu des accords d'Oslo, il gouverne les villes de Cisjordanie et leurs environs, ainsi que la majeure partie de la bande de Gaza. Arafat incarne ce mouvement, car il est le fidèle reflet des malheurs et des aspirations de son peuple. Il s'est révélé un digne successeur du mufti de Jérusalem Haj Mohammed Amin al-Husseini. Celui-ci a, dans les années 30, poussé les Palestiniens à se rebeller contre l'administration britannique (entreprise qui a avorté) et, dans les années 40, a tenté de s'opposer (à nouveau en vain) à l'instauration d'un État hébreu. Cette politique s'est soldée par une défaite catastrophique et est à l'origine du problème des réfugiés palestiniens.

Après Husseini est venu Arafat, autre nationaliste implacable et menteur invétéré. Il n’a la confiance d'aucun dirigeant arabe, israélien ou américain, même si beaucoup d'Européens semblent se laisser prendre à son jeu. En 1978 et en 1979, Arafat a refusé l'accord-cadre de Camp David proposé par les Israéliens et les Egyptiens, accord qui aurait pu déboucher sur la création d'un État palestinien voilà une décennie. En 2000, il a tourné le dos au processus d'Oslo et rejeté un autre compromis historique, soumis par Barak en juillet et amélioré dans les propositions de Bill Clinton (approuvée par Barak) en décembre. En septembre dernier, les Palestiniens ont préféré recourir aux armes et déclencher une mini-guerre. À ce jour [cet article a été publié le 21 février 2002], la nouvelle Intifada a causé la mort de 790 arabe et de 270 israélien. Elle a exacerbé la haine dans les deux camps au point que l'idée d'un compromis territorial et politique semble aujourd'hui complètement chimérique.

Humiliations et les restrictions quotidiennes liées à la semi-occupation que les Israéliens continuent d'exercer; atermoiements habiles mais évidents de Benjamin Netanyahou de 1996 à 1999; développement constant, par Barak, de nouvelles colonies dans les territoires occupés et froideur envers Arafat; insistance de Clinton a convoquer le sommet de camp David, en dépit des protestations des Palestiniens, qui n'était pas tout à fait prêt : les Palestiniens et leurs sympathisants ont attribué tous les torts aux Israéliens et au président Clinton. Tout cela n'a rien à voir avec la réalité : Barak, dirigeant sincère et courageux, a proposé à Arafat un accord de paix raisonnable, qui incluait le retrait des Israéliens de 85 à 91 % du territoire de la Cisjordanie et de 100 % de celui de la bande de Gaza; le démantèlement de la plupart des colonies; la souveraineté palestinienne sur les quartiers arabes de Jérusalem-Est; et l'établissement d'un État palestinien.

En ce qui concerne le Mont du Temple (Haram ash-Sharif), dans la vieille ville de Jérusalem, Barak a proposé qu'il soit sous condominium Israëlo-palestinien, sous contrôle du conseil de sécurité des Nations unies, ou sous « souveraineté divine » et contrôle arabe. Pour résoudre le problème des réfugiés palestiniens, il a proposé un retour symbolique en Israël et une indemnité financière importante pour faciliter leur installation dans les pays arabes et le futur État palestinien.

Arafat a rejeté cette offre, insistant pour que les Israéliens se retirent de l'intégralité des territoires occupés, que le mont du temple soit placé sous la souveraineté des seuls palestiniens et que le « droit au retour » des réfugiés soit limité à Israël. Au lieu de poursuivre les négociations, les Palestiniens ont lancé l'intifada. Clinton, avec Barak, a réagi en portant la mise à 94 - 96 % de la Cisjordanie (avec une compensation territoriale offerte par Israël) et en proposant la souveraineté sur la surface du mont du temple, Israël exerçant son contrôle sur la partie souterraine, où les palestiniens ont récemment accompli des travaux de fouilles sans la surveillance archéologique requise. Mais les palestiniens ont à nouveau refusé, le Mont du Temple devant être placé sous leur seule souveraineté.

Ces rejets successifs ayant été à l'origine de la défaite de Barak et de l'élection du faucon Ariel Sharon à la tête du gouvernement, Israéliens et Palestiniens ont continué à se battre, et la semi-occupation s'est poursuivie.

L'Intifada et une guerre étrange et d'une triste espèce, dans laquelle le perdant, qui a rejeté la paix, joue à la fois le rôle d'agresseurs et, sous l'oeil des caméras occidentales, de victime.

Le semi-occupant, avec son armée gigantesque mais le plus souvent inutile, se contente de répondre, généralement avec beaucoup de retenue, étant donné les contraintes de morale et de politique internationale qui pèse sur lui.

L'autorité palestinienne apparaît comme le royaume des menteurs, chaque responsable, à commencer par le président Arafat, passant ses journées à duper les journalistes occidentaux. Ils ont autant, voire davantage confiance dans les paroles fallacieuses que dans les déclarations sincères, ou en tout cas moins mensongères, des responsables israéliens. Tous les jours les responsables palestiniens déplorent des « massacres » et des « bombardements » commis sur des civils par les Israéliens. En réalité il n'y a pas de massacres et les obus sont toujours dirigés sur des postes de police vide. Les seuls civils délibérément visés est tué en grand nombre - à vrai dire massacrés - sont des Israéliens, victime de kamikazes palestiniens.

L'armée israélienne et le Shin Bet [le service de sécurité intérieure] tentent d'éliminer les coupables par des « frappes ciblées » sur les kamikazes, les terroristes et leurs mandataires, ce qui constitue à mes yeux une forme éminemment morale de représailles, de dissuasion et de prévention.

S'agissant de soldats (barbares) engagés dans une mini-guerre, il représente, à ce titre, des cibles militaires parfaitement légitimes.

Préférerait-on voir Israël rendre la pareille aux palestiniens à chaque attentat suicide commis à Tel-Aviv ?

Au bout du compte, cette question de légitimité - qui semble avoir été abandonné dans le traité de paix Israëlo-égyptien et Israëlo-jordanien - est à l'origine de l'actuel désespoir israéliens et de ma propre « conversion ».

Pendant des décennies, les dirigeants israéliens, et notamment Golda Meir en 1969, ont nié l'existence d'un « peuple palestinien » et la légitimité des aspirations palestiniennes à la souveraineté.

Mais durant les années 40 et 50, le mouvement sioniste a accepté de renoncer à son rêve d'un « Grand Israël » et de se partager la Palestine avec les Arabes. Dans les années 90, le mouvement est allé encore plus loin en acceptant le partage et en reconnaissant le peuple palestinien comme partenaire avec lequel il devait avoir lieu.

Malheureusement, depuis sa création, le mouvement national palestinien a toujours nié la légitimité du mouvement sioniste et s'en est résolument tenu à l'idée d'une « Grande Palestine ». Soit un État peuplé d'Arabes musulmans et gouvernée par les Arabes sur toute la Palestine, avec éventuellement l'autorisation pour un faible nombre de Juifs d’y résider en tant que minorité religieuse. Entre 1988 et 1993, Arafat et l'Organisation de Libération de la Palestine, s'écartant brièvement de ce schéma, ont semblé accepter l'idée d'un compromis. Mais depuis 2000, la position d'une « Grande Palestine » est à nouveau prédominante.

Les dirigeants de la Palestine nient le droit à l'existence d'Israël et le fait que le sionisme ait été et demeure un mouvement légitime. Israël peut exister, mais cela ne lui confère pas pour autant une légitimité. D'où le refus constant d'Arafat, au cours des derniers mois, de reconnaître tout lien entre le peuple juif et le Mont du Temple et, par extension entre le peuple juif et le territoire d'Israël et de la Palestine. « Quel temple ? » demande-t-il. Pour lui, les Juifs sont de simples voleurs qui sont venus d'Europe et ont décidé, pour une raison inexplicable, de s'emparer de la Palestine et de déplacer les Palestiniens. Il refuse de reconnaître l'histoire et le lien qui a uni les Juifs à la terre d'Israël pendant trois millénaires.

Sur le plan symbolique, le mont du temple revêt une importance cruciale. Mais d'un point de vue plus pratique, le véritable problème reste le sort des réfugiés, ces 3,5 à 4 millions d'individus qui ont fui ou ont été chassés pendant la guerre de 1948 et n'ont jamais été autorisés à rentrer chez eux en Israël, ainsi que leurs descendants. Vers le milieu des années 80, je me suis penché sur la naissance du problème des réfugiés, en publiant The birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949 [Cambridge University Press, 1989]. Ma conclusion, qui m'a attiré les foudres de nombreux Israéliens et a ébranlé l'historiographie sioniste, était que la plupart des réfugiés étaient le produit d'une action militaire sioniste, et dans une moindre mesure, des ordres d'expulsion israéliens et des requêtes ou des ordres de quitter les lieux donnés par les chefs locaux arabes. Par la suite, les opposants à Israël ont retenu les données mettant en lumière la responsabilité israélienne et ignoré le fait que le problème était une conséquence directe de la guerre déclenchée par les Palestiniens et soutenue par les Etats arabes voisins. Rares ont été ceux qui ont remarqué que, dans mes conclusions, j'expliquais que la naissance du problème était « quasi inévitable », compte tenu de l'objectif sioniste de créer un État hébreu sur une terre peuplée majoritairement d'Arabes et de la résistance opposée par les Arabes à l'initiative sioniste.

Quoi qu'il en soit, 50 ans se sont écoulés depuis, et Israël existe. Comme tout peuple, les Juifs méritent de posséder un État, et ce n'est pas en les jetant à la mer que justice sera faite. Si les réfugiés sont tous autorisés à rentrer, il y aura un horrible chaos et, au bout du compte, Israël n'existera plus. On dénombre aujourd'hui 5 millions de juifs et plus de 1 million d'Arabes en Israël, une bombe à retardement irrédentiste et propalestinienne de plus en plus menaçante. Si les réfugiés rentrent, une entité binationale verra le jour et, compte tenu du taux de natalité beaucoup plus élevée des Arabes, Israël cessera rapidement d'être un État hébreu. Si l'on prend en considération les Arabes installés en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, c'est un État arabe avec une minorité juive qui apparaîtra presque instantanément entre la Méditerranée et le Jourdain.

Les juifs ont vécu en minorité dans des pays musulmans depuis le VIIe siècle et, contrairement à la propagande d'Arafat, c'est une expérience qui n'ont guère appréciée. Ils ont toujours été des citoyens de seconde zone et des infidèles soumis à des discriminations. Ils ont été souvent persécutés et même mis à mort. Il n'y a aucune raison de croire qu'ils vont accepter de vivre à nouveau en minorité dans un État arabe (palestiniens), compte tenu, tout particulièrement, de l'histoire tragique des relations judéo-palestiniennes. Soit ils seront expulsés, soit ils émigreront en Occident. Je ne pense pas qu'Arafat et son entourage visent ou désirent la paix - ils veulent seulement faire éclater l'État hébreu -, et je ne crois pas qu'une entité binationale permanente voie le jour.

Je ne pense pas non plus qu'Arafat soit constitutionnellement en mesure d'accepter - d'accepter réellement - une solution dans laquelle les palestiniens obtiennent 22 à 25 % du territoire (un Etat formé de la Cisjordanie et de Gaza) et Israël les 78 à 75 % restants, et de renoncer au « droit au retour ». Cet homme est incapable de regarder dans les yeux les réfugiés palestiniens au Liban, en Syrie, en Jordanie et à Gaza, et de leur dire : « j'ai renoncé à vos droits, à vos espoirs, à vos rêves ». Et il est probable qu'il ne le veut pas.

En définitive je pense que c'est l'équilibre des forces militaires ou la démographie de la Palestine - je veux parler de l'écart entre les taux de natalité - qui détermineront l'avenir du pays. Soit la Palestine deviendra un État hébreu, dépourvue d'une importante minorité arabe, soit elle deviendra un État arabe, pourvu d'une minorité juive décroissante. Ou alors ce sera une terre ravagée par la bombe nucléaire, qui n'abritera aucun peuple.

(LDL)

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