Antisioniste

Faut-il être antisioniste ?

« Mais enfin, exprimez-vous clairement : vous êtes sioniste ou antisioniste ? ». À cette question, je ne réponds jamais « clairement », câest-à-dire par oui ou par non. Il me faut au moins cinq minutes pour mâexpliquer. Car câest la question qui nâest pas claire. « Sioniste » ? Je ne le suis pas et ne lâai jamais été. Mais « antisioniste » ?

Je réponds invariablement à mon questionneur :
« Quâentendez-vous par là ? ». Câest comme pour « socialisme », « islamophobie » ou « communautarisme » : ce mot est tellement chargé de sens divers quâil faut dâabord préciser celui que lui donne mon interlocuteur.

À certains de ces sens, je mâoppose tandis que vis-à-vis dâautres, je ne me prononce pas. Je me prononce dâautant moins quand la question prend la forme dâune inquisition : toute personne qui se veut solidaire de la cause palestinienne devrait se déclarer ennemi juré du sionisme, sinon câest la preuve quâil ne soutient pas vraiment la dite cause et quâil est peut-être lui-même un sioniste déguiséâ

Sur le terrain de lâanalyse historique, je me retrouve sans le moindre doute du côté des antisionistes. À mes yeux, la colonisation juive de la Palestine et la création de lâÉtat dâIsraël sont des processus coloniaux qui ont spolié les populations arabes de la région, populations qui constitueront le peuple palestinien au fil des années. Car les peuples nâexistent pas de toute éternité. Ce sont les évènements qui les constituent, et puis lâidéologie sâen mêle en réécrivant une histoire rétrospective.

Câest très exactement ce que nous raconte lâhistorien israélien Shlomo Sand dans son ouvrage iconoclaste « Comment le peuple juif fut inventé », où il nous explique que la saga juive sécularisée par le sionisme dâun peuple éternel revenant sur sa terre après deux mille ans dâexil nâétait quâune fiction romancée.

Est-il antisioniste, Shlomo Sand, lui qui ne trouve pas un mot dâexcuse aux massacres israéliens de Gaza et qui brocarde les icônes de la gauche dâÉtat, les écrivains Amoz Oz et Abraham B. Yehoshua, qui les ont initialement approuvés ? Sa réponse : « Non, car se définir comme antisioniste peut signifier être anti-Israélien. Or, je défends lâexistence de lâÉtat dâIsraël, parce que jâaccepte le fruit de lâentreprise et de lâhistoire sioniste â la société israélienne. Mais je ne suis pas sioniste, car ce qui justifie mon existence ici, câest le fait dâêtre démocrate. Cela signifie que lâÉtat doit être lâexpression de son corps social, pas celle des juifs du monde entier. Vous pouvez dire que je suis post-sioniste. » |1|.

Ce nâest pas le cas de Charles Enderlin. On se souviendra que câest le correspondant en Israël de France 2 depuis 1981 qui a fait connaître au monde le calvaire du petit Mohamed Al Doura mort sous des balles israéliennes le 30 septembre 2000 à Netzarim (Gaza). Ce qui lui vaudra une campagne de dénigrement du fait de la droite sioniste française qui le « nazifia » |2| en lui décernant un « Goebbels dâOr » pour prix de ses supposés mensonges. À lâoccasion des 60 ans dâIsraël, voici ce quâil déclare : « Quelles que soient les difficultés dâIsraël aujourdâhui, je considère que le sionisme a réussi puisque lâÉtat existe et quâil ne peut être remis en question. (â) Mais, à long terme, sa survie dépend dâune solution qui permettra la cohabitation des deux entités : il faut créer un État palestinien aux côtés de lâÉtat dâIsraël. Quant à moi, je suis sioniste jusquâà la ligne verte ! » |3|

Câest en ayant ces positionnements en tête quâAlain Gresh, le directeur adjoint du Monde diplomatique, écrivait ceci dans un texte destiné à Attac : « Même si lâon pense quâil nâexiste pas de âœpeuple juif â, même si lâon croit que lâinstallation des juifs en Palestine sâinscrit dans le mouvement de colonisation, désormais Israël existe et il forme une société vivante et dynamique. Il est un État reconnu par la communauté internationale, par les Nations unies. On peut penser que lâentreprise sioniste fut une entreprise en large partie coloniale, et donc injuste â et même non légitime â et reconnaître les "faits accomplis". Dâautres exemples dans lâhistoire, des États-Unis, au Canada ou en Australie en témoignent. Lâinstallation des colons dans ces territoires a souvent abouti à des expulsions, voire des génocides, mais personne ne met en cause le droit à lâexistence de ces États (en revanche, on peut, comme cela a été obtenu en Australie et au Canada, revendiquer une reconnaissance des torts faits aux autochtones). Dâautre part, il faut reconnaître que lâimmense majorité du peuple israélien se réclame du sionisme, quelle que soit la définition donnée de ce terme. La ligne de démarcation dans ce pays passe entre ceux qui acceptent un État palestinien indépendant et ceux qui refusent une telle éventualité. Dans les deux camps existent des sionistes. En résumé, je ne pense pas que le mouvement antimondialisation libérale doive prendre position sur ce débat sionisme-antisionisme. Câest un débat idéologique mais aussi un facteur de division, qui nuit à lâobjectif essentiel : rassembler une majorité de lâopinion en faveur de la création dâun État palestinien indépendant, au côté de lâÉtat dâIsraël. » |4|

Je partage lâanalyse dâAlain Gresh, comme la partagent manifestement lâAssociation belgo-palestinienne qui ne mentionne nulle part le sionisme dans sa campagne en faveur de sanctions, ou le tout nouveau "Mouvement global de résistance non violente" lancé par Tariq Ramadan et son "European Muslim Network", qui ne le cite pas une seule fois dans sa plateforme pourtant très radicale. Lâimportant est bien de se réunir sur des objectifs pour lâaction à court et moyen terme, et les étiquetages idéologiques des uns et des autres sont accessoires par rapport à ces objectifs même si, bien entendu, il nâest pas interdit dâen débattre.

Car si le mouvement de solidarité avec la cause palestinienne devait rejeter des personnalités comme Shlomo Sand, Charles Enderlin, Alain Gresh ou encore Uri Avnery, lâadmirable vétéran de la lutte contre lâoccupation et figure de proue de Gush Shalom (le bloc de la paix), dont lâattitude vis-à-vis du sionisme rejoint celle de Shlomo Sand, sous prétexte quâelles ne sâaffirment pas antisionistes et ne sont donc pas suffisamment radicales aux yeux de leurs censeurs exotiques spécialisés dans la surenchère, il perdra.

|1| Télérama, 29 janvier 2009
|2| La « nazification » est un exercice très courant pour discréditer un adversaire. Mais, évidemment, c’est le conflit israélo-palestinien qui constitue son meilleur terrain. Longtemps, Israël s’est fait une spécialité de « nazifier » ses adversaires arabes, sans épargner quelques Juifs jugés traîtres à la cause. Depuis quelques années, la « nazification » s’exerce aussi en sens inverse. Ce n’est intelligent ni dans un sens ni dans l’autre.
|3| Regards, 6 mai 2008
|4| Palestine : les bases de la solidarité (16 janvier 2007) - http://www.france-palestine.org/Palestine-les-bases-de-la
(LDL)

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