Liberté de pensée

Le courage juif de témoigner (et la tentative de l'étouffer)

Dominique Eddé - "Al Hayat" (via Courrier International N°738-739 - 23 décembre 2004)

Commentant le procès de l’éditeur Eric Hazan, l’écrivaine Dominique Eddé démontre aux lecteurs arabes que des intellectuels juifs s’opposent à la politique israélienne et les met en garde contre l’aberration de l’antisémitisme.

Tant en première instance qu'en appel, la pseudo-association "Avocats sans Drontièes" et le pseudo-avocat Goldnadel ont fort heureusement perdu (comme d'habitude, pourrait-on dire) leurs combats douteux contre la liberté d'expression dont ils se sont fait une spécialité.

Eric Hazan, directeur des éditions La Fabrique, a été poursuivi en justice par William Goldnadel, président de l’association Avocats sans frontières, pour avoir traduit et publié [en 2001] le livre de Norman Finkelstein «L’Industrie de l’Holocauste».

Objet de très vives controverses, cet ouvrage s’en prend notamment à l’instrumentalisation de l’Holocauste par un certain nombre de personnes et de groupes juifs ayant surexploité la souffrance de leur peuple à des fins matérielles ou politiques.

Accusé d’“incitation à la haine raciale et de diffamation à caractère racial”, Eric Hazan, ancien chirurgien des hôpitaux de Paris, s’est admirablement défendu lors de son procès, qui a eu lieu le 3 décembre [2004] devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. A la question de savoir s’il avait conscience de l’usage désastreux qui serait fait de ce brûlot par les négationnistes, révisionnistes et antisémites en tout genre, il a demandé aux juges et à l’assistance de se souvenir du nombre d’occasions dans l’Histoire où des oeuvres nécessaires à l’établissement de la vérité avaient été détournées de leur propos et utilisées, sous forme de citations isolées ou tronquées, à des fins abjectes.

Si Finkelstein (auteur sans doute courageux mais, tout compte fait, médiocre et surtout très approximatif) ne peut en aucun cas être comparé à de grands penseurs, telle que la philosophe juive allemande Hannah Arendt, qui fut taxée d’antisémitisme au lendemain de la parution de son livre Eichman à Jérusalem [éditions Gallimard], en 1961, le principe de la censure et de l’intimidation est le même dans les deux cas. “Faudrait-il, par exemple, interdire l’oeuvre de Nietzsche, a ajouté Hazan – oeuvre qui non seulement ne contient aucun relent d’antisémitisme, mais, qui plus est, met en garde contre lui –, sous prétexte qu’elle a été récupérée et détournée de son sens par les nazis ?

Si je souhaite moi-même témoigner de ce procès, ce n’est pas pour relancer le livre de Norman Finkelstein (rappelons au passage que l’auteur est fils de survivants du ghetto de Varsovie et des camps de concentration), mais parce que je souhaite me faire l’écho des témoins qui se sont succédé à la barre pour apporter leur soutien à Eric Hazan. L’extrême qualité de leurs interventions mérite notre attention à plus d’un titre. Je pense en particulier à tous ceux qui, dans le monde arabe, continuent d’ignorer – ou préfèrent ne pas savoir – combien d’intellectuels juifs ou israéliens se battent au quotidien contre l’impunité et la brutalité de la politique d’apartheid israélienne, les cinq témoins du procès n’étant pas, loin de là, des cas isolés dans le paysage intellectuel juif.

Or, si ce procès absurde devait avoir un sens, ce serait précisément celui-ci : rappeler à chacun de nous que ni Ariel Sharon ni Elie Wiesel n’ont le monopole de l’identité juive. Un certain nombre d’intellectuels arabes oeuvrent certes au rappel et à la diffusion de cette réalité, mais on les souhaiterait plus nombreux. On souhaiterait que la presse et l’édition arabes, dans leur ensemble, secouent leurs vieilles habitudes et se décident à familiariser leurs lecteurs avec un bon nombre d’auteurs juifs, israéliens ou non, qui seront un jour reconnus par l’Histoire comme ayant sauvé l’honneur des leurs, au même titre que les résistants de la Seconde Guerre mondiale ont été l’honneur sauvé de la France.

Ces intellectuels auxquels la solitude ne fait pas peur

Mais revenons aux cinq témoins du procès. Qui étaient-ils ? Amnon Raz-Krakotzkin, israélien, professeur à l’université Ben Gourion ; Gil Anidjar, israélien, professeur à l’université Columbia ; Rony Brauman, professeur de sciences politiques à Paris ; Michèle Sibony, professeur de lettres, présidente de l’Union juive française pour la paix (UJFP) ; et, enfin, Marcel-Francis Kahn, professeur de médecine, ancien maquisard, rescapé de peu – comme Eric Hazan – de la rafle des Juifs de France, engagé – comme lui – en faveur du FLN durant la guerre d’Algérie, puis aux côtés du peuple palestinien.

Ne pouvant rapporter ici les propos qui furent tenus par chacun d’eux à la barre, je me contenterai de livrer, à titre d’exemple, un extrait du témoignage de Michèle Sibony.

La première fois de ma vie que j’ai pris une position politique en tant que Juive en signant la pétition dans Le Monde, c’était après que le représentant officiel du CRIF eut associé publiquement tous les juifs de France dans un soutien inconditionnel à Sharon et à la politique israélienne, en 2001. D’ailleurs, ce même M. Cukierman, pour le nommer, n’a pas hésité à recommander au Premier ministre israélien Sharon de ‘mettre en place un ministère de la Propagande, comme Goebbels’”.

Evoquant les prisonniers palestiniens marqués d’un numéro au bras par des militaires israéliens, Michèle Sibony a ensuite cité B. Michael, éditorialiste du quotidien israélien Yediot Aharonot : “1942-2002. En soixante courtes années – de marqué à marquant et numérotant. En soixante ans – d’enfermé dans les ghettos à enfermant, de dépossédé à dépossédant, de celui qui défile en colonne, les mains en l’air, à celui qui fait défiler en colonnes, les mains en l’air, de victime d’une abjecte politique de transfert au soutien de plus en plus enthousiaste à une politique de transfert… En tout et pour tout soixante ans, et nous n’avons rien appris, rien intériorisé, nous avons tout oublié”.

Après ce constat implacable, Michèle Sibony a encore cité le cri de colère de Shulamit Aloni, ancienne ministre israélienne. “Nous n’avons pas de chambres à gaz ni de fours crématoires”, avait déclaré cette dernière le 6 mars 2003, “mais il n’y a pas qu’une seule méthode pour assassiner un peuple.

Le jugement du procès d’Eric Hazan sera rendu le 21 janvier 2005. Je rappelle que l’éditeur inculpé a publié de nombreux ouvrages de dissidents israéliens, parmi lesquels Amira Hass, Ilan Pappé, Michel Warschawski et Tanya Reinhart. Je rappelle aussi qu’en éditant, en 1999, L’Egalité ou rien, d’Edward Saïd, il contribua à rompre le silence qui pesait en France, depuis la parution de L’Orientalisme [Le Seuil, 1980], sur les travaux de l’intellectuel palestinien.

La question que je me pose est celle-ci : n’est-il pas temps que nous autres, Arabes, soyons plus nombreux à nous inspirer de l’attitude exemplaire de ces intellectuels juifs auxquels la solitude ne fait pas peur ? N’est-il pas temps de les traduire et de les publier, et, ce faisant, de combattre la tentation sinistre d’assimiler un peuple tout entier aux politiques que l’on mène en son nom ?

N’est-il pas temps de combattre ce courant nauséeux d’antisémitisme qui tient lieu, ici ou là, d’exutoire commode à notre impuissance, à notre décadence ?

Al Hayat
(LDL)

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