Liberté de la presse

Le ras-le-bol des correspondants étrangers

Brian Whitaker et Edward Helmore - "The Observer" Londres via Courrier International - 12 juillet 2001

Les journalistes qui couvrent le conflit israélo-arabe, explique "The Observer", subissent un harcèlement physique et psychologique qui rappelle lâatmosphère qui régnait à Moscou pendant la guerre froide.

Il y a quelques semaines, les membres de la Foreign Press Association (FPA, Association de la presse étrangère) de Jérusalem se sont retrouvés autour dâun verre et ont débattu du harcèlement dont font lâobjet les journalistes qui couvrent lâIntifada. Il y avait énormément à dire.

Quelques jours auparavant, Josh Hammer, le chef dâagence de Newsweek, avait été brièvement détenu par les Palestiniens alors quâil travaillait à Gaza. Mais ce qui inquiétait les journalistes, ce nâétait pas cette arrestation - lâintéressé a précisé quâil avait été bien traité et quâil avait dégusté lâun des meilleurs repas quâil ait jamais pris au Moyen-Orient -, câétait plutôt le fait que le gouvernement israélien avait profité de lâincident pour accuser lâAutorité palestinienne de harceler, de menacer et de tuer les reporters en opération sur les points chauds de Cisjordanie et de la Bande de Gaza. Ce que réfutent vigoureusement les membres de la FPA.

Si les journalistes font lâobjet de mesures dâintimidation au cours de lâIntifada actuelle, ce nâest pas du fait de lâAutorité palestinienne mais plutôt de lâarmée israélienne, quâils accusent de leur tirer dessus. En huit mois, huit journalistes ont été blessés, dont certains gravement, comme Yola Monakhov, photographe de lâAP, Ben Wedeman, chef dâagence de CNN, et Bertrand Aguirre, correspondant de la télévision française. A chaque fois, la FPA a porté plainte. Mais les autorités israéliennes nâont jamais réagi.

Ce harcèlement, affirment les reporters, nâest pas seulement physique, il est aussi psychologique. Et il provient de sources aussi bien officielles quâofficieuses. Dans les pires des cas, il nâest pas sans rappeler les tactiques employées par les pays du bloc soviétique pendant la guerre froide. Les correspondants qui sont allés trop loin, du point de vue des autorités israéliennes, se voient par exemple menacés de perdre leur accréditation.

Les rédactions ont reçu des dossiers détaillant les préjugés anti-israéliens de leurs correspondants. Et ceux qui ont le malheur de déplaire aux autorités se sont plaints dâavoir fait lâobjet de fouilles humiliantes au moment de quitter le pays. Suzanne Goldenberg, qui travaille pour "The Guardian", a notamment subi des attaques particulièrement virulentes. Elle a été traitée de naïve par les médias israéliens, qui lâont en outre accusée dâêtre sans expérience et dâêtre une âœjuive animée de la haine de soiâ. Après avoir été bombardée de centaines de plaintes chaque jour, elle a dû changer dâadresse électronique.

Confrontés à des critiques de plus en plus cinglantes de la part de la communauté internationale pour sa façon de gérer le soulèvement palestinien, le gouvernement Sharon et le puissant lobby pro-israélien redoublent dâefforts pour intimider les journalistes qui suivent la crise. Les organes de presse qui ne sont plus en odeur de sainteté sont accusés dâêtre propalestiniens, voire - pire - antisémites. Au début du mois, le sentiment dâêtre assiégés quâéprouvent les journalistes est encore monté dâun cran quand les locaux de la BBC à Jérusalem ont été submergés dâappels au sujet dâune émission intitulée Panorama. Cette émission avait examiné, de façon parfaitement documentée, lâimplication de Sharon dans les massacres des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, en 1982. A lâépoque ministre de la Défense, il avait autorisé les milices chrétiennes libanaises - qui étaient alliées de son pays - à pénétrer dans les camps.

Si le harcèlement des correspondants considérés comme partiaux vis-à-vis dâIsraël nâest pas vraiment un fait nouveau, ce qui a changé, câest lâintensité à la fois des pressions et des intimidations. Ces pressions atteignent une intensité qui peut avoir des effets pervers, constate Alan Rusbridger, rédacteur du "Guardian", de retour après une mission dâenquête en Israël. âœLe lobby pro-israélien est très bien organiséâ.

Les organisations pro-israéliennes ont lâhabitude de lancer des pétitions pour protester contre les articles et les émissions qui leur déplaisent. Mais cette activité, facilitée par le développement du courrier électronique, prend désormais des proportions phénoménales. Des sites comme honestreporting.com prennent des journalistes pour cibles et fournissent des formulaires de plainte prérédigés à leurs abonnés. Ces derniers nâont plus quâà les envoyer. Honestreporting.com distribue également des récompenses. Martin Peretz, rédacteur en chef de la revue new-yorkaise "The New Republic", a récemment été gratifié de lâune dâentre elles parce quâil âœsâest constamment tenu aux côtés dâIsraëlâ.

Câest aussi le cas de Conrad Black (le propriétaire du "Daily Telegraph" et du "Sunday Telegraph", ainsi que du magazine "Spectator"), salué pour avoir attaqué les journalistes et les gouvernements faisant preuve dââun anti-israélisme enragéâ.

Au Royaume-Uni, le lobby pro-israélien peut en outre compter sur des alliés puissants. Outre les titres de Conrad Black, qui nâa jamais caché quâil soutenait la cause israélienne, on y trouve le "Times". Sa ligne éditoriale partiale, dictée par Peter Stothard, serait dâailleurs la cause du départ de Sam Kiley, le correspondant du quotidien au Moyen-Orient, qui nâaurait pas accepté de sâen accommoder. Il faut aussi citer, dans le monde politique, les Conservateurs amis dâIsraël. Gillian Shephard, un député qui est membre de ce groupe de pression, se donne ainsi du mal pour expliquer à quel point les Israéliens, et plus généralement la communauté juive, ont le sentiment dâêtre persécutés par les médias. âœNâoublions pas quâIsraël se sent assiégé. Dâoù cette ultrasensibilité. Ils ont lâimpression dâune partialité, dâune conspiration dont ils sont victimes.â

On retrouve cette position à New York, où le seul fait de remettre en question la politique israélienne est pratiquement considéré comme de lâantisémitisme, avec tout ce que cela sous-entend. Thomas L. Friedman, le célèbre éditorialiste du "New York Times", sait parfaitement pourquoi il est aujourdâhui difficile de faire son métier de correspondant en Israël. âœPolitiquement, câest un environnement chargé, explique-t-il. Tout le monde veut vous attirer à lui, et, si cela échoue, alors on cherchera à vous détruire. Cela vaut presque autant pour le monde arabe que pour Israël. Il nây a pas de neutralité possible.â

(LDL)

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