Terrorisme juif

Sous l'oeil bienveillant des autorités, le terrorisme juif ne dort que d'un oeil...

Courrier International 7 juin 2001

Un journaliste du quotidien Ha’Aretz a enquêté sur la possible résurgence du terrorisme juif, notamment chez les colons. L’actualité semble justifier toutes les craintes…

“Les terroristes arabes doivent ĂŞtre Ă©liminĂ©s, comme les nazis ont fait avec les juifs. Mais Ă  quoi ça peut servir de jeter des pierres ?”. C’est l’opinion d’Avi, un ouvrier de 47 ans qui se confie Ă  Uriya Shavit, journaliste Ă  “Ha’Aretz”. Les lanceurs de pierres sont une centaine de jeunes juifs qui s’acharnent contre la mosquĂ©e de Hassan Bek, sous l’oeil vigilant de la police et sous le regard d’Avi, “bien installĂ© dans un fauteuil aux premiers rangs pour assister au meilleur spectacle de la ville”. Quelques heures plus tĂ´t, Ă  quelques mètres de la mosquĂ©e, avait eu lieu l’attentat suicide anti-israĂ©lien qui s’est soldĂ© par vingt morts, pour la plupart des adolescents.

Au cours de son enquĂŞte sur les extrĂ©mistes juifs, Uriya Shavit a rencontrĂ© des leaders de colons, des experts en terrorisme et d’anciens membres du mouvement clandestin des annĂ©es 1980 qui regroupait des juifs terroristes. Ils lui parlent du dĂ©sir de vengeance qui couve depuis bien avant l’attentat du 1er juin. Ils estiment qu’une flambĂ©e soudaine de violence contre les Arabes pourrait rapidement resurgir. “Le carnage de Tel-Aviv et l’incapacitĂ© du gouvernement Ă  entreprendre une action immĂ©diate ont augmentĂ© le danger de voir rĂ©apparaĂ®tre le terrorisme juif”. Pour Shimon Riklin, leader des colons de la deuxième gĂ©nĂ©ration, “la situation est telle que les gens sont prĂŞts Ă  agir individuellement. Je parle de tuer des Arabes. Je n’approuve pas de telles actions. Mais je sais que très peu d’IsraĂ©liens, rĂ©sidant dans les colonies ou Ă  l’intĂ©rieur d’IsraĂ«l, les condamneront”.

Jusqu’à l’heure actuelle, le terrorisme juif s’est distingué par deux principaux aspects : un terrorisme organisé, clandestin et fondé sur un endoctrinement idéologique ; et un terrorisme qui relève d’actes individuels, explique Shavit. Souvent, ces terroristes, s’ils sont arrêtés, sont relâchés après quelques années passées en prison. Ils retrouvent leur communauté, parfois obtiennent des postes officiels. Ils ne sont plus jamais inquiétés par leur passé et ne s’en cachent pas.

Mais, de l’avis des experts, le terrorisme qui pourra renaĂ®tre ne sera pas clandestin mais agira au grand jour, sans craindre les autoritĂ©s. Pour Hezi Kalo, ancien membre des services de sĂ©curitĂ©, le Shin Bet, “si les colons agissent, on assistera Ă  des actions spontanĂ©es d’autodĂ©fense. Alors, des milices populaires pourraient surgir”. Kalo attire l’attention sur le fait que le gouvernement en place soutient les colonies. Menahim Livni, un ancien membre du mouvement clandestin des annĂ©es 1980, estime lui aussi qu’un nouveau mouvement du mĂŞme type a peu de chance de voir le jour. D’ailleurs, de l’avis gĂ©nĂ©ral des personnes interrogĂ©es par Shavit, le temps de la clandestinitĂ© est rĂ©volu. Le scĂ©nario le plus prĂ©visible serait des actes de vengeance individuels, exprimant le sentiment d’abandon vĂ©cu par les colons qui constatent que l’armĂ©e est incapable de les protĂ©ger. La nouvelle gĂ©nĂ©ration de colons se fera justice elle-mĂŞme et agira ouvertement.

Les Ă©vĂ©nements viennent donner raison Ă  ces analyses. Mercredi 6 juin, des douzaines de colons ont organisĂ© en Cisjordanie une manifestation qui s’est terminĂ©e par l’attaque de deux villages palestiniens. Les colons ont incendiĂ© des propriĂ©tĂ©s agricoles et l’école des deux villages. Selon “Ha’Aretz”, l’organisation israĂ©lienne de dĂ©fense des droits de l’homme, B’Tselem, “a accusĂ© l’armĂ©e et la police d’avoir empĂŞchĂ© les ambulances palestiniennes d’entrer dans les villages et d’avoir tirĂ© sur les habitants. Au moins un Palestinien, parmi les neuf blessĂ©s, a Ă©tĂ© atteint Ă  la tĂŞte par un coup provenant du fusil d’un soldat”. “Ha’Aretz” prĂ©cise que ce saccage Ă©tait la rĂ©ponse des colons Ă  une attaque terroriste. Dans la nuit du mardi 5 juin, des Palestiniens avaient jetĂ© des pierres sur une voiture passant sur la route qui longe leurs villages. Une pierre a atteint un nouveau-nĂ© âgĂ© de 5 mois et l’a sĂ©rieusement blessĂ©. Le bĂ©bĂ© est toujours hospitalisĂ©, dans un Ă©tat critique.

Signe des temps, le “Jerusalem Post” consacre sa une Ă  la manifestation qui a eu lieu dans la soirĂ©e du mercredi 6 juin au coeur de JĂ©rusalem. Plusieurs milliers de colons ont rĂ©pondu Ă  l’appel du Conseil des colonies et sont venus protester contre la politique de retenue affichĂ©e par le Premier ministre, Ariel Sharon. Au slogan “Arafat doit ĂŞtre vaincu” se sont superposĂ©s des cris sortis de la foule pour scander “Mort aux Arabes” et “Les Arabes dehors”, relate le “Post”. Parmi les intervenants, des colons ont pris la parole pour tĂ©moigner de la peur qui dĂ©sormais fait partie de leur quotidien. Ils ont le sentiment de faire les frais de la politique de retenue Ă  laquelle le gouvernement d’union nationale de Sharon s’astreint sous la pression internationale. Ils ne sont pas venus pour causer du tort Ă  Sharon, mais pour le pousser Ă  agir.

Dans ce contexte chargé de méfiance et d’extrême tension, l’émissaire américain, George Tenet, chef de la CIA, chargé de renouer la coopération en matière de sécurité entre les deux parties, aura fort à faire. La tâche de Tenet s’avère d’autant plus ardue que les Palestiniens exigent l’arrêt de toute activité de colonisation, tandis qu’Israël réclame avec insistance l’arrestation de 300 militants extrémistes libérés par l’Autorité palestinienne depuis le début de l’Intifada. Conditions jugées irréalistes et rejetées par chaque partie.

Akiva Eldar, Ă©ditorialiste Ă  “Ha’Aretz” rĂ©sume la situation. “La devinette qui prĂ©occupe actuellement le monde entier - Arafat est-il incapable d’arrĂŞter les combats ou tout simplement ne le souhaite-t-il pas ? - est identique Ă  une autre devinette : Sharon est-il incapable de geler les colonisations ou tout simplement ne le souhaite-t-il pas ?”

()

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site