Manifestation pacifique

Gaza : missiles air-sol et obus de chars contre foule de civils

Gilles Paris - envoyé spécial à Gaza - LE MONDE 20 mai 2004

Un hélicoptère et des chars ont tiré, mercredi 19 mai [2004], sur un cortège de plusieurs centaines de personnes qui manifestaient contre l'intervention de Tsahal dans le sud de la bande de Gaza. Au moins dix personnes ont été tuées, plus de soixante-dix blessées, dont une majorité d'enfants.

Ils sont des dizaines à remonter la rue en silence, hébétés, certains ensanglantés. Quelques instants auparavant, ce mercredi 19 mai, leur cortège se dirigeait vers le quartier de Tal Sultan, à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. Il a été brisé net par l'armée israélienne. Un premier missile, sans doute tiré par un hélicoptère de combat, suivi de quatre obus de char, ont broyé la tête de la manifestation, parvenue à quelques centaines de mètres du quartier assiégé depuis la veille par l'armée israélienne. Un véritable carnage qui a laissé des traces innombrables sur l'asphalte poussiéreux.

Au centre de santé installé non loin de là, des ambulances et des brancards poissés de sang sont lavés précipitamment à grande eau. Puis les tirs de mitrailleuse lourde reprennent depuis les positions israéliennes. Les rafales vident provisoirement la rue. Un tracteur erre, tirant une remorque chargée des meubles et des matelas d'une famille qui a fui l'avancée des blindés.

Le cortège foudroyé s'était constitué un peu avant 11 heures. "On voulait exprimer notre solidarité avec les gens de Tal Sultan", raconte Khaled, à peine 18 ans. A l'appel du Fatah, des dizaines de manifestants s'étaient rassemblés dans le centre-ville, avec l'espoir que leur marche parvienne à rompre le siège du quartier. Pas d'hommes en armes, ni de slogans guerriers, selon les personnes interrogées mercredi.

Placée en tête du cortège, une voiture équipée d'un mégaphone distillait les dernières nouvelles d'une ville livrée aux rumeurs : l'ordre lancé par l'armée israélienne aux hommes de Tal Sultan de se rassembler dans une école, munis de leurs papiers d'identité. Le contre-ordre donné par l'Autorité palestinienne après que des soldats eurent ouvert le feu sur certains d'entre eux qui avaient suivi la consigne. L'annonce de quatre morts. Autant d'informations impossibles à vérifier, en dépit des contacts maintenus avec les assiégés par le biais des téléphones portables. « Nous, pendant ce temps, on chantait "Allah akbar", "La ilaha illa Allah" - il n'est de dieu que Dieu-", poursuit Khaled.

"MAIS OÙ EST LE MONDE ?"

« Nous sommes arrivés au dernier carrefour avant Tal Sultan, raconte Mohammed Zaharab, 26 ans. Les chars étaient en retrait, à gauche. La voiture n'a pas osé avancer plus loin, contrairement aux manifestants. C'est à ce moment-là que les tirs ont commencé. Un premier venant de l'hélicoptère qu'on pouvait voir au-dessus de nous, puis quatre autres, alors qu'on se précipitait pour venir en aide aux blessés. Je ne sais pas si ces tirs provenaient de l'hélicoptère ou des chars. Un enfant est tombé à côté de moi. Je l'ai pris dans mes bras et j'ai couru vers les ambulances. Il avait la tête couverte de sang, je n'ai pas eu le temps de savoir si c'était grave ou pas. »

Le bras gauche de Mohammed Zaharab porte encore les traces brunâtres laissées par les plaies. Autour de lui, les récits s'enchaînent. On énumère les blessures aperçues. Un premier bilan est avancé : "au moins quatre morts et quarante blessés". Khaled hurle: "Mais où est le monde ? Où est l'humanité ?"

A environ deux kilomètres du lieu du drame, l'hôpital AI-Najjar, le plus important de Rafah, est pris d'assaut par des familles paniquées à la recherche de proches. Dans le tumulte, un médecin griffonne à la hâte sur une feuille de papier des noms rangés dans deux colonnes, les blessés et les morts. Un autre, étonnamment calme, avance des chiffres plus précis : "Huit personnes étaient déjà mortes en arrivant ici. Une neuvième aurait succombé à ses blessures. On a compté au moins 70 blessés, dont une dizaine au moins grièvement. Faute de place, nous avons dû nous résoudre à en évacuer certains vers un autre hôpital de Rafah, moins bien équipé. Les cas les plus lourds ont pris le chemin de l'hôpital de l'Europe, à l'entrée nord de Rafah, sous contrôle israélien, mais on ne sait toujours pas s'ils sont parvenus à bon port."

La moitié des victimes ont moins de 15 ans. Allongé en sous-vêtements sur un lit, un enfant de 14 ans, le fils d'un infirmier de l'hôpital, a le bras gauche recouvert de bandages. Hassan assure avoir été touché par des éclats lors de la deuxième explosion.

Dans la rue, un homme hurle dans un mégaphone. Il invite tous les volontaires à donner leur sang. A l'intérieur, une salle transformée en bloc opératoire de fortune est nettoyée au plus vite, dans la crainte d'un nouvel afflux de blessés. Les compresses ensanglantées et les gants chirurgicaux maculés sont promptement escamotés et le carrelage est lavé à grande eau. A l'écart du bâtiment principal, la petite morgue, où ont été transférés les corps des manifestants tués, a déjà été vidée sur décision des médecins de l'hôpital, qui redoutent de nouvelles pertes. Au moins quatre morts y seront d'ailleurs acheminés dans la nuit, après un nouveau tir de missile israélien.

Une chambre froide a été transformée en salle mortuaire de fortune, au nord-ouest de Rafah, non loin de la colonie israélienne de Morag. Le bâtiment en question jouxte des serres qui abritent des œillets. "11 appartient au docteur Manar Thomir", assure l'un de ses voisins, Abdel Basset. "Habituellement, on y stocke des fleurs et des pommes de terre. Mais vu ce qui se passe à Rafah, il fallait bien trouver une solution", raconte-t-il.

Les premiers morts ont été déposés dans la chambre froide mardi en provenance de Tal Sultan. "Pas moyen de les enterrer aussitôt après leur mort comme le veut l'islam, à cause du couvre-feu. Il faudra attendre le départ de l'armée israélienne", ajoute Abdel Basset.

CALME PRÉCAIRE

Une voiture arrive à vive allure. Un groupe de cinq jeunes Palestiniens en descendent et se précipitent vers les portes métalliques de la chambre froide. "Laissez-nous entrer", hurle l'un d'eux, à la recherche de son frère depuis plus de deux heures. "Pas question. Comme on a déjà ouvert tout à l'heure, il ne fait pas encore assez froid pour le moment à l'intérieur. Il faut attendre. Dans une heure on pourra ouvrir à nouveau, pas avant", répond un solide gaillard qui barre l'entrée du bâtiment.

Le face-à-face est tendu. De chaque côté, on semble prêt à en venir aux mains. Une mêlée se forme devant la morgue de fortune. Les hommes tanguent, d'autres s'interposent. Puis un calme précaire revient. Il est 16 heures et, au-dessus de Rafah, les drones et les hélicoptères de combat israéliens ne cessent de tournoyer.

(LDL)

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