Indignation sélective

Quand "Tsahal" tire à balles réelles sur des civils israéliens

LEMONDE.FR 28.12.03

L'armée israélienne a ouvert le feu à balles réelles et grièvement blessé vendredi un pacifiste juif lors d'une manifestation contre le "mur" érigé par Israël en Cisjordanie. "Ne nous faisons pas d'illusions (.. ) si un Palestinien (avait été touché par les balles), il est probable que cela n'aurait même pas fait une seule ligne dans le journal", a écrit l'éditorialiste du journal "Yédiot Aharonot".

Une vive polémique agite Israël après que Tsahal a infligé des blessures par balles à un jeune Israélien qui protestait contre la "clôture de sécurité" érigée en Cisjordanie. Gil Naamati, un jeune homme de 21 ans qui vient de terminer son service militaire, a en effet été touché vendredi 26 décembre [2003] au genou et à la hanche alors qu'il tentait de couper le fil tranchant surmontant la "clôture".

Admis dans le coma à l'hôpital Bellinson, proche de Tel-Aviv, après avoir perdu beaucoup de sang, il était vendredi entre la vie et la mort. Son état s'est stabilisé depuis. Une Américaine a également été blessée.

Alors que l'armée israélienne a tué ou blessé des centaines de manifestants palestiniens en tirant à balles réelles depuis le début de la seconde intifada, en septembre 2000, le recours pour la première fois, à de tels projectiles contre l'un des leurs a profondément choqué les Israéliens, qui se demandent désormais si l'armée doit être autorisée à tirer à balles réelles sur des manifestants non armés.

"Aujourd'hui ils ont tiré sur mon fils, demain ils tireront sur les vôtres", a déclaré à la radio israélienne Uri Naamati, le père du jeune homme.

L'affaire, qui remonte à vendredi, fait depuis la "une" des journaux de la radio et de la télévision et celle de la presse dominicale. Elle a accentué le clivage entre la gauche, qui crie au scandale, et la droite qui a pris fait et cause pour les militaires qui ont ouvert le feu. "Ceux qui portent atteinte à la clôture de sécurité collaborent avec le terrorisme et ouvrent la voie aux kamikazes qui frapperont parmi nous", a ainsi déclaré le ministre sans portefeuille Uzi Landau, du Likoud. "Tout pays aurait défendu ses frontières et ses installations militaires. Il serait bon que les citoyens se souviennent que le droit de manifester ne leur donne pas le droit de détruire des installations militaires", a renchéri le député Youval Steiniz (Likoud), président de la commission des affaires étrangères et de la défense de la Knesset, qui doit examiner l'affaire.

L'armée a annoncé qu'elle avait ouvert une enquête. Son chef d'état-major, le général Moshe Yaalon, s'est rendu à l'hôpital au chevet du blessé, membre d'un groupe politique appelé "Anarchistes contre la clôture".

"Je lui ai expliqué que ce n'était pas correct de tirer sur moi et il a dit que ce n'était pas bien non plus de ma part de cisailler la clôture", a raconté Gil Naamati à la radio de l'armée israélienne.

Le général Yaalon a estimé que les manifestants n'avaient qu'à s'en prendre à eux-mêmes. "Ils se sont fait passer pour des Arabes, se sont mêlés à des Palestiniens et ont pénétré ( ... ) illégalement du côté palestinien de la clôture", a-t-il estimé à la radio israélienne. Le vice-ministre de la défense, Zeev Boim, a assuré que l'armée avait respecté les consignes en lançant un avertissement verbal puis en tirant en l'air des coups de semonce avant de viser les jambes des manifestants.

"BESTIALITÉ"

Un photographe de presse a déclaré à la radio israélienne que lui-même et d'autres journalistes avaient averti les soldats qu'ils tiraient sur d'autres Israéliens, mais qu'ils ne l'avaient pas écouté. Tai Cohen, qui travaille pour le quotidien Yédiot Aharonot, est formel : « Ils savaient qu'ils avaient à faire à des Israéliens. Je le leur avait dit », a-t-il déclaré à la radio.

« Avant d'ouvrir le feu, les militaires nous ont lancé des pierres. Nous leur avons crié que nous étions des Israéliens. Ils ont pointé leur arme sur nous. Je ne pouvais croire qu'ils ouvriraient le feu à balles réelles », a témoigné Ori Allon, l'un des camarades de Gil Naamati.

L'opposition de gauche a demandé des explications sur l'utilisation de balles réelles pour disperser quelques dizaines de manifestants non armés rassemblés derrière une porte fermée distante de vingt mètres. « Dans un pays respectant la loi, on ne tire pas sur des civils », a fait valoir Avshalom Vilan, député du Meretz, un parti partisan d'un accord de paix avec les Palestiniens en échange de territoires.

Yedioth Ahronoth, journal dont le tirage est le plus, important en Israël, a écrit que le comportement des soldats est symptomatique de « la bestialité que la poursuite de l'occupation et de la situation de guerre (...) a créée au sein de l'armée et de la conscience israélienne dans son ensemble ».

« Ne nous faisons pas d'illusions ( ... ) si un Palestinien (avait été touché par les balles), il est probable que cela n'aurait même pas fait une seule ligne dans le journal », conclut l'éditorialiste.

(LDL)

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