Compétence universelle

"Israéliens, je vous le dis, mangez du chocolat belge"

Uri Avneri - AMIN - Ramallah (extraits), via "Courrier International" du 6 mars 2003

Le parlement belge ayant adopté une loi - dite de « Compétence universelle » - permettant de poursuivre en Belgique les auteurs de crimes de guerre et crimes contre l'humanité, la Cour de Cassation avait estimé que rien ne s'oposait à ce que soit jugé par un tribunal belge le criminel Ariel Sharon, dont l'implcation personnelle dans les massacres de civils dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, au Liban, avait été établie par les autorités israéliennes, sans pour autant que des poursuites judiciaires soient entamées contre lui. Après une période d'éloignement, Sharon était au contraire revenu au pouvoir.

«Il est inacceptable que ce petit pays insignifiant se pose en juge de la terre entière», avait commenté l'ancien ministre de la Justice Israélien Meir Sheetrit, après l'arrêt de la Cour de Cassation belge autorisant la Justice à poursuivre Ariel Sharon à l'issue de son mandat de Premier ministre.

Dans une lettre adressée au Roi des Belges, le président israélien de l'époque, Moshe Katsav, lui, a écrit que «la Belgique ne saurait remettre en cause l'éthique d'Israël»

En matière d'éthique, le président Moshe Katsav était il est vrai une autorités incontestable, lui qui fut un peu plus tard suspendu de son mandat présdidentiel car il était poursuivi pour plusieurs viols, obstruction à la Justice, subornation de témoins et fraudes, et fut condamné à sept années de prison ferme.

Quant à la « Compétence universelle » de la Justice belge, elle n'a pas résisté aux intenses pressions de Washington, qui - dit-on- alla jusqu'à menacer la Belgique de retirer le siège de l'OTAN de son territoire si le «petit pays insignifiant» persistait à vouloir faire régner tout seul la Justice dans le monde. Le Parlement belge revint vite à la raison et la loi fut modifiée pour que seuls les dossier concernant directement des sujets belges puissent être désormais pris en considération. Ouf...

"Pourquoi s'en prendre à la Belgique ?" demande Uri Avneri, figure du pacifisme israélien. Après tout, Israël a jugé Eichmann avec les mêmes critères qui conduisent aujourd'hui la justice belge à vouloir juger Ariel Sharon.

« Boycottez le chocolat belge », a ordonné le consul d'Israël à la vaste communauté juive de Floride. En Israël, les imprécations contre la Belgique ne cessent de s'amplifier. Misérable Belgique ! Folle Belgique ! Belgique mègalomane ! Belgique antisémite, Belgique néonazie !
L'ambassadeur d'Israël à Bruxelles a bien entendu été rappelé.

Pas étonnant, comment Israël pourrait-il maintenir un ambassadeur dans la capitale mondiale de l'antisémitisme ? L'orage entre les deux pays a redoublé depuis que la Cour de cassation belge, le 12 février dernier, a décidé qu'Ariel Sharon pouvait être poursuivi pour crimes de guerre mais uniquement après avoir terminé son mandat de Premier ministre d'Israël. Les officiers israéliens ayant joué un rôle dans les massacres des camps de réfugiés de Sabra et de Chatila, en 1982, peuvent l'être dès maintenant.

Lors d'une émission diffusée par la télévision israélienne, le présentateur, un juriste, exposait les choses ainsi : « La Belgique antisémite veut juger les officiers d'un deuxième pays pour des crimes commis dans un troisième pays alors que les accusés n'ont aucun lien avec la Belgique, ne sont pas sur le territoire belge et que l'affaire n'a rien à voir avec la Belgique. C'est de la mégalomanie, c'est vraiment du ressort de la psychiatrie ! »

« Etrange », ai-je répondu, « ça me rap­pelle une affaire où un pays A avait kidnappé dans un pays B un ressortissant d'un pays C qui avait commis des crimes dans un pays D contre des ressortissants des pays E, F et G - bien que ces crimes aient été commis avant même que le pays A n'existe. »

Je songeais bien sûr au procès d'Adolf Eichmann, pour lequel nous étions tous d'accord à l'époque. « Comment osez-vous faire la comparaison ! » hurlèrent dans un bel ensemble les autres participants à l'émission.

Effectivement, comment peut-on comparer les actions des juifs avec les actions des goys contre les juifs ? Ce sont les juifs qui ont demandé après la Seconde Guerre mondiale que tous les pays jugent les nazis et leurs alliés. Eichmann a été jugé en Israël d'après une loi israélienne qui ne fait pas de distinction de frontières.

La loi belge contre les crimes de guerre ne fait que suivre ces traces­ là et j'espère que nombre d'autres pays y donneront suite. Bien sûr, il serait plus légitime que la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye s'en charge, mais il faudra beaucoup de temps avant que cette dernière ne soit en mesure de le faire. Pis, la seule superpuissance, les Etats­-Unis, s'efforce ouvertement de la réduire à néant. Mon rêve serait de voir naître avant la fin du XXIème siècle un nouvel ordre mondial contraignant, dirigé par un Parlement mondial. Il comprendrait une force de sécurité mondiale et un tribunal international qui jugerait les conflits entre les nations comme les juges d'aujourd'hui arbitrent les conflits entre les personnes.

Je me rends bien compte que la route sera longue. Mais nous devons tout faire pour y parvenir. En attendant, il faut que d'autres pays suivent l'exemple belge afin de progresser dans cette direction. En particulier en ce qui concerne les crimes de guerre.

Si Sharon et ses hommes sont convaincus de leur innocence, pourquoi n'iraient-ils pas jusqu'au procès pour la prouver ? Après tout, le gouvernement a mis à leur disposition ses meilleurs avocats payés aux frais du contribuable.

Tout ceci n'a rien à voir avec de l'antisémitisme. Diffamer ainsi quiconque ose critiquer Sharon et ses collègues me rappelle un des aphorismes du Dr Samuel Johnson : "Le patriotisme est le dernier refuge des crapules". Alors, croyez-moi, mangez du chocolat belge. Même s'il est amer.

(LDL)

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