Diaspora

"Si j'étais un Juif américain, je m'inquiéterais du cancer raciste qui ronge Israël"

Daniel Blatman, historien, professeur à l'Université Hébraïque de Jérusalem - Haaretz (7 mars 2014)

Si j'étais un Juif américain [*] qui aime Israël, je serais désespéré par le spectacle de la plus grave crise qu'ait traversé le plus grand idéal juif des temps modernes.

Assis autour de la table familiale avec mes enfants adultes pour le dîner du Shabbat, je les entendrais dire qu'Israël ne représente plus les valeurs dans lesquelles je les ai élevés : la dignité humaine, l'égalité des droits, une société pluraliste, et l'obligation de lutter pour protéger les faibles et les persécutés. Aux yeux de ceux qui sont les futurs leaders économiques et politiques de l'Amérique, Israël n'a plus sa place au sein de la famille des nations éclairées. Israël est devenu l'Afrique du Sud du XXIème siècle.

Si j'étais un Juif américain, je me souviendrais que 30% des activistes pour les droits civils dans le sud des Etats-Unis, dans les années 1950 et 1960, étaient juifs. Des rabbins comme Julian Feibelman, à la Nouvelle-Orléans, Ira Sanders dans l'Arkansas, Perry Nussbaum dans le Mississippi et Jacob Rothschild à Atlanta, on ouvert leurs synagogues aux activistes noirs et ont soutenu leur mouvement, ouvertement et sans crainte.

Si j'étais un Juif américain, je n'oublierais pas que durant la marche historique en Alabama, en mars 1965, le rabbin Abraham Joshua Heschel marchait aux côtés de Martin Luther King, de Selma à Montgomery. Et je me demanderais comment il a pu se faire qu'aujourd'hui des gens comme Abraham Foxman, directeur national de la «Anti-Defamation League», qui a critiqué le Congrès quand il a reconnu le génocide arménien, ou le milliardaire des casinos Sheldon Adelson, qui a qualifié les Palestiniens de «peuple imaginaire», sont ceux qui tiennent le haut du pavé dans la communauté.

Si j'étais un Juif américain, je serais fier que des jeunes Juifs aient tenu un rôle éminent dans la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud. Et je me souviendrais des paroles de Nelson Mandela, qui a déclaré : «J'ai trouvé des Juifs à l'esprit plus ouvert que la plupart des blancs à propos des problèmes raciaux et politiques, peut-être parce qu'eux-mêmes ont été victimes de préjugés».

Et je n'oublierais pas non plus que pas mal de leaders de la lutte pour la liberté et la démocratie dans la Pologne communiste étaient des Juifs, et parmi eux Marek Edelman [1], un des leaders de l'insurrection du ghetto de Varsovie, qui a déclaré à propos du nettoyage ethnique au Kosovo : «C'est ainsi que ça s'est passé avec les Juifs dans le ghetto. C'est comme cela que cela se passe maintenant au Kosovo. SI vous tuez ne serait-ce qu'un millier de personnes parce qu'elles sont des musulmans, c'est aussi un Holocauste».

Si j'étais un Juif américain, j'en conclurais que ceci est une situation d'urgence. Ce n'est pas la menace iranienne qui met en danger la survie d'Israël, c'est l'effondrement moral et éthique de la société israélienne.

Et je me souviendrais qu'en mars 1933, deux mois à peine après l'arrivée de Hitler au pouvoir, au cours d'une réunion de crise, les dirigeants de la communauté juive des Etats-Unis ont décidé de lancer un appel au boycott des marchandises d'origine allemande.

C'était une décision difficile. Il y avait la crainte que les Juifs soient accusés de nuire à l'économie de leur pays, ce qui aurait exacerbé l'atmosphère d'antisémitisme qui régnait alors.

Celui qui a joué un rôle déterminant dans cette décision fut le Rabbin Stephen Wise, un des fondateurs de l'«American Jewish Congress», qui plus tard devint Président de la «Zionist Organisation of America». Wise disait : «L'époque n'est plus à la prudence et à la circonspection. Nous devons nous exprimer comme des hommes... Ce qui se passe en Allemagne actuellement en Allemagne peut arriver demain dans n'importe quel autre pays sur terre si cela ne se heurte pas la contestation et au discrédit. Ce ne sont pas les Juifs allemands qui sont attaqués, ce sont les Juifs».

Un tel sentiment d'urgence n'existe plus aujourd'hui parmi les millions de Juifs dans le monde. Alors qu'on se rend compte qu'Israël glisse vers un régime d'apartheid, leur silence est assourdissant. Ils n'osent pas rompre le consensus et agir contre les injustices qui sont perpétrées en Israël. C'est une attitude traditionnelle chez les Juifs de la diaspora, qui depuis la création de l'Etat d'Israël s'en tiennent à une règle de base : nous ne sommes pas citoyens de l'Etat juif et donc nous n'avons pas le droit d'intervenir et de prendre des décisions quant à son avenir.

Pourtant, si la vision d'un Israël ouvert, égalitaire et attaché à la paix a quelque importance aux yeux des Juifs du monde entier, ils ne peuvent abandonner toutes les chances de la transformer en réalité aux mains des seuls Israéliens. Le cancer raciste, après 47 années d'occupation et de domination d'un autre peuple, s'est profondément enraciné dans toute la société israélienne.[**]

Les Juifs du monde entier ont le devoir d'aider Israël à s'en débarrasser. Ils doivent s'exprimer et agir. Ils doivent le faire ouvertement, et couper tout lien économique, culturel ou politique avec toute personne ou organisation qui contribue à faire d'Israël un Etat raciste d'apartheid, qu'il s'agisse d'un colon, d'un rabbin qui prêche la violence ou d'un politicien qui veut promouvoir une législation d'inspiration raciste.[**]

Et les Juifs doivent coopérer avec les groupes d'Israéliens, sans cesse moins nombreux, qui n'ont pas encore perdu tout espoir d'arrêter la course vers l'abîme.

[*] tout au long de l'article, l'auteur utilise « américain » dans le sens de « étatsunien », comme si les Etats-Unis d'Amérique représentaient la totalité du continent. Nous respectons ici cette convention, si erronée qu'elle soit.
[**] nous soulignons - ndlr
[1] Militant du Bund - qu'il représenttait parmi les cinq dirigeants de l'insurrection (il fut le seul survivant parmi eux)- Marel Edelman est devenu médecin cardiologue après la guerre, et il exerçait à Lodz. Il n'a jamais voulu émigrer en Israël. Il a écrit "Mémoires du ghetto de Varsovie", publié en Français aux Editions Liana Levi (2002 - ISBN 9782867463112)
(LDL)

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