Sionisme

A propos de mon "antisionisme"

Victor Ginsburgh Professeur de l’Université Libre de Bruxelles - La Libre Belgique 23 mars 2006.

Je suis devenu Juif à lââge de 35 ans, lors dâun séjour à Cracovie alors que je passais devant un cimetière juif où les herbes étaient tellement hautes que lâon ne voyait plus les pierres. Je ne savais même pas quâAuschwitz était là, à quelques kilomètres. Auschwitz, et ailleurs, où avaient disparu, disait ma mère, 56 personnes de la famille.

Câest quoi, pour moi, être Juif ? Mendès-France à qui lâon posait la question aurait répondu : "Je suis né Juif ; les antisémites me considèrent comme Juif, et mes enfants savent quâils sont Juifs.".

Freud se décrivait comme quelquâun "qui est complètement étranger à la religion de ses pères â aussi bien quâà toute autre religion â et qui ne peut partager des idéaux nationalistes, mais qui cependant nâa jamais répudié son peuple, qui sent quâil est un Juif dans sa nature essentielle et qui nâa aucun désir dâaltérer cette nature". Si la question lui était posée : "Puisque vous avez abandonné toutes ces caractéristiques communes à vos compatriotes, que vous est-il resté qui soit Juif ? " il répondrait : "Enormément et probablement sa véritable essence". (1)

Voilà pour mon état de Juif. Rien de plus, rien de moins.

Câest quoi, pour moi, être sioniste ou antisioniste ? Si câest ce quâécrivait, en 1914, Moshe Smilansky, qui était à la tête de lâUnion des agriculteurs juifs de Palestine, alors je suis sioniste : "Il nây a pas, à mon avis, dâantagonisme entre lâaspiration nationale arabe et lâaspiration nationale juive. Il nây en a pas, parce que la terre de notre espérance nâest quâun petit coin au milieu des vastes pays dans lesquels le peuple arabe est de par son nombre lâélément décisif. Il nây en a pas pour nous, parce que la perspective dans laquelle nous envisageons notre avenir, nâest pas politique, ni étatique, mais bien économique et culturelle ... Et la Palestine, du fait quâelle est économiquement et culturellement le pays des Juifs, sera un rapport substantiel à la fédération turco-arabe à venir."(2)

Et il faut reconnaître que la réussite dans ces domaines est éclatante.

Evidemment, depuis lors, il y a eu Auschwitz. Et aussi, en 1948, lâindépendance de lâEtat dâIsraël.

Si lâon ne considère que lâobjectif politique du sionisme tel quâil fut défini par Herzl, à savoir la création dâun Etat juif souverain en terre dâIsraël, cet objectif a été atteint avec la proclamation dâIndépendance.(3) Plus besoin de sionisme. Je souscris.

Ce qui serait oublier les deux autres objectifs du sionisme. Le premier, le "rassemblement des exilés" en terre dâIsraël, devient lâobjectif principal de lâOrganisation sioniste. Comme je ne me suis jamais senti exilé, je ne suis pas sioniste.

Il devient cependant assez rapidement clair que certaines communautés (celle des Etats-Unis par exemple), se trouvent bien en Diaspora et nâémigreront pas, ou peu. On réaménage alors lâobjectif : "est considéré comme sioniste tout Juif qui soutient et aime Israël, qui veut lâaider et le renforcer, et qui accorde une place centrale à lâEtat dâIsraël comme vecteur de son identité juive."(4)

Mais moi, jâaime aussi le Guatemala, pourquoi dois-je choisir entre lâAmérique Centrale et le Moyen-Orient et accorder à Israël le pouvoir de représenter mon identité juive. Je reste non-sioniste.

Suit, en 1967, la Guerre des Six Jours et lâoccupation de Gaza et de la Cisjordanie. Pour les sionistes religieux "la âlibérationâ de Jérusalem et des terres bibliques constitue un pas de plus dans la Rédemption...[et] la continuation de lâoeuvre sioniste exigeait que lâon annexe ces territoires, quâon les repeuple immédiatement de Juifs, quâon y multiplie les colonies, quâon y défriche la terre" (5) et que lâon arrache les oliviers plantés par les paysans palestiniens. Ce qui est mis en oeuvre par tous les partis, y compris le parti travailliste. Là je ne me pose pas de question et deviens franchement antisioniste.

Mais la gauche israélienne veille. Pour Shalom Archav, le mouvement de la paix, "les colons des territoires se trompent et trompent le reste de la population ... Ils oublient les buts les plus fondamentaux du sionisme, [qui consistent] à créer une société juive morale et humaniste, juste et pacifique, soucieuse du respect de lâAutre".(6) Me revoilà sioniste, voire "postsioniste".

Que disent les postsionistes ? Ils remettent en cause "les valeurs et les références collectives de la société israélienne ... [qui] ne sont plus nécessaires ... Israël [devrait être] purgé des ses composantes sionistes et [devenir] un Etat pluraliste et démocratique comme les autres. La religion deviendrait lâaffaire privée de chacun, lâEtat perdrait son caractère juif, la nation regrouperait des citoyens parfaitement égaux sans avoir besoin de mentionner leur origine". (7)

Jâapplaudis, fini le sionisme.

Mais il y a plus. Une partie "non négligeable des Juifs ne veut aucun lien avec Israël, ou est très critique de ce pays. Un antisionisme juif existe".(8) Pourquoi eux peuvent et moi pas ? Pourquoi ne pas suivre ce que disait, déjà en 1965, Friedmann dans Fin du Peuple Juif : (8) "Gardons une petite place pour notre inquiétude ; maintenons quelques îlots dâangoisse juive, au moins dans la Diaspora, comme il y a des parcs protégeant des espèces végétales ou animales, menacées par les stupides massacres des hommes, quelques réserves de féconde, de salutaire angoisse dâoù pourront [peut-être] jaillir des explosions prophétiques dont ce monde aurait tant besoin".

Ou Hannah Arendt : "La représentation par Herzl du peuple juif comme encerclé ... par un monde hostile a conquis aujourdâhui le monde sioniste ... Que cette évolution ne nous surprenne pas ne rend pas cette représentation plus exacte, mais seulement plus dangereuse. Si nous sommes vraiment face à des ennemis déclarés, ou dissimulés de tous côtés, si finalement le monde entier est contre nous, alors nous sommes perdus".(10)

Pourquoi Freud serait-il le seul à pouvoir dire ce qui suit, et que jâemprunte à Peter Gay, Freud, une vie : "Einstein, semble-t-il, avait demandé [à Freud] de prendre parti publiquement en faveur du sionisme, et Freud avait refusé : âQuiconque veut influencer la foule doit avoir quelque chose de retentissant, dâenthousiaste à dire, et mon jugement pondéré et nuancé sur le sionisme ne va pas dans ce sens ... Je ne crois pas que la Palestine deviendra jamais un Etat juif, et que le monde chrétien ou musulman acceptera jamais de laisser leurs sanctuaires aux mains des Juifs. Jâaurais mieux compris que lâon ait fondé une patrie juive sur un sol vierge, non grevé historiquementâ. Il regrette de voir âle fanatisme irréalisteâ de ses frères juifs éveiller la méfiance des Arabes. âJe ne puis trouver en moi lâombre dâune sympathie pour cette piété fourvoyée qui fabrique une religion nationale à partir du mur dâHérode, et pour lâamour de ces quelques pierres, ne craint pas de heurter les sentiments des populations indigènesâ".(11)

Ceux qui me connaissent, ne fût-ce quâun peu, savent que ce que je viens dâécrire sur mon âœantisionismeâ nâest dâaucune manière en contradiction avec mon soutien de toujours à lâexistence de lâEtat dâIsrael. Avec, pour souhait cependant, quâil soit peuplé de nombreux Amos Oz.


Février 2009 : V. Ginburgh (sur le blog de Henri Goldman) retire la dernière phrase :
Jâavais terminé par : « Avec, pour souhait cependant, quâil [Israël] soit peuplé de nombreux Amos Oz. » Aujourdâhui, même cela nâest plus vrai.

(1) Freud, cite par Gérard Haddad, Lacan et le judaïsme, Le Livre de Poche, 1996, p. 9.
(2) Moshe Smilanski, Bamoledet, janvier 1914, cité par Yohanan Manor, Naissance du sionisme politique, Gallimard, 1981, p. 227-228.
(3) Ilan Greilsammer, Le Sionisme, Presses Universitaires de France, 2005, p. 110.
(4) Ibid., p. 114.
(5) Ibid., p. 115.
(6) Ibid., p. 116.
(7) Ibid., p. 118.
(8) Ibid., p. 121.
(9) Georges Freidmann, Fin du peuple juif, Gallimard, 1965, p. 354.
(10) Hannah Arendt, Le cinquantenaire de l’Etat Juif de Theodor Herzl, dans Penser l’événement, Belin, 1989, pp. 132-133.
(11) Lettre de Freud à Einstein, le 26 février 1930, cité par Peter Gay, Freud, une vie, tome 2, Hachette, 1991, pp. 356-357.

(LDL)

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