Nettoyage ethnique

Ethos israélien : pleurer très fort tout en tuant et en expulsant

Ilan PAPPE - "Le nettoyage ethnique de la Palestine" - Ed Fayard 2008 - pages 151-152

C'est dans et autour d'Haïfa que l'opération de nettoyage ethnique a pris son élan, le rythme terrible qui annonçait les destructions à venir. Quinze villages - certains petits, avec moins de 300 habitants, d'autres très gros, qui en comptaient dans les 5 000 - ont été vidés de leur population très rapidement, les uns après les autres.

Abou Shusha, Abou Zureiq, Arab al-Fuqara, Arab al-Nufay'at, Arab Zahrat al-Dumayri, Balad al-Cheikh, Damoun, Khirbat al-Kasayir, Khirbat al-Manshiya, Rihaniya, Khirbat al-Sarkas, Khirbat Sa 'sa, Wa'rat al­ Sarris et Yajour ont été effacés de la carte de Palestine, dans un sous-district riche en soldats britanniques, en émissaires de l'ONU et en journalistes étrangers.

L'expulsion et la fuite n'ont pas suffi à sauver les villageois. Beaucoup ont été abattus par les kibboutzniks marxistes de Hachomer Hatzaïr, qui pillaient rapidement et efficacement leurs maisons avant de les faire sauter.

Nous disposons de documents qui gardent trace des condamnations verbales d'hommes politiques sionistes de l'époque préoccupés d'éthique - ils ont fourni aux « nouveaux historiens» d'Israël des informations sur les atrocités que ceux-ci n'avaient pas trouvées dans les autres sources archivées.

Aujourd'hui, les plaintes de ces soldats et responsables juifs «sensibles» apparaissent plutôt comme des efforts pour libérer leur conscience. Ils relèvent d'un ethos israélien dont la meilleure définition est «Tire et pleure» - titre d'un recueil, supposé moral, de textes écrits par des soldats israéliens qui avaient participé à une opération de nettoyage ethnique de faible envergure pendant la guerre de juin 1967 et qui y exprimaient leurs remords.

Ces soldats et officiers soucieux d'éthique avaient ensuite été invités par le populaire écrivain israélien Amos Oz et ses amis à accomplir un «rite d'exonération» dans la Maison rouge avant sa démolition.

Pour en revenir à 1948, des remontrances du même ordre ont pu apaiser la conscience tourmentée de soldats juifs engagés dans des atrocités et crimes de guerre contre une population civile largement sans défense.

Pleurer très fort tout en tuant et en expulsant des innocents était une tactique pour faire face aux conséquences morales du plan D [*]. L'autre consistait à déshumaniser les Palestiniens. L'Agence juive avait promis à l'ONU qu'ils deviendraient des citoyens à part entière de l'État d'Israël. En fait, ils ont été expulsés, incarcérés ou tués : «Notre armée avance, prend les villages arabes, et leurs habitants fuient comme des souris », écrivit Yossef Weitz ".

L'éventail des activités militaires était encore très large en avril.

Contrairement à ce qui allait se passer quelques mois plus tard, lorsque le nettoyage aurait lieu par vastes zones, certains villages, en avril, n'étaient pas du tout inquiétés. D'autres ont subi un pire destin que l'expulsion : ils ont été le cadre de massacres.

Les ordres militaires reflétaient cette diversité, puisqu'ils distinguaient entre deux types d'action à entreprendre contre les villages palestiniens : le nettoyage (le-toher) et le harcèlement (le-hatrid).

Le harcèlement n'était jamais spécifié. Il était fait de tirs d'obus aléatoires sur les villes, les bourgs et les villages, et de tirs au jugé sur les véhicules civils.. Le 14 avril, Ben Gourion écrivit à Sharett : «De jour en jour, nous étendons notre occupation. Nous occupons de nouveaux villages, et ce n'est qu'un début. »

Dans certains villages proches des centres urbains, les soldats juifs ont procédé à des massacres afin d'accélérer la fuite des habitants des villes et des bourgs voisins. C'est ce qui s'est passé à Nasr al-Din, près de Tibériade, à Ein Zeitoun, près de Safed, et à Tirat Haïfa, près d'Haïfa.

Dans ces trois villages, des groupes d'hommes qui étaient, dans le vocabulaire de la Haganah, « des mâles de dix à cinquante ans» ont été exécutés pour terroriser la population de la localité et celle des villes voisines. Sur ces trois massacres, si celui de Nasr al-Din n'a pas encore été totalement reconstitué par les historiens, les deux autres sont bien documentés.

[*] Le plan Daleth ou plan D, (en hébreu, daleth est la quatrième lettre de l'alphabet, similaire au "d" français) est le plan établi par la Haganah en février-mars 1948 avec pour objectif principal : le maxiumum de territoires avec la minimum de Palestiniens dessus...
(LDL)

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