Victimisation (auto-)

Le "sionisme religieux" ou l'art de transformer les assassins en victimes

Idith Zertal & Akiva Eldzar - "Les Seigneurs de la Terre - Histoire de la colonisation israélienne des territoires occupés" - Ed. Seuil

Le 28 septembre 1995, les accords d'Oslo II furent signés à Washington. Cette fois encore, [Yitzhak ] Rabin [, Premier ministre israélien,] refusa de s'engager explicitement à suspendre la construction dans les colonies. Le texte précisait seulement qu'« aucune des deux parties n'initiera[it] ni ne prendra[it] des mesures susceptibles de changer le statut de la Cisjordanie ou de la bande de Gaza dans l'attente de l'issue des négociations sur le statut permanent».

Très vite, il apparut néanmoins que le flou du terme de « statut» permettait au gouvernement israélien d'étendre au vu et au su de tous les colonies existantes, de construire de nouvelles routes et de laisser apparaître en toute indifférence des colonies sur des sites nouveaux, sans autorisation.

L'invocation de la nécessité de «répondre aux besoins suscités par la croissance naturelle de la population existante» avait fait ses preuves : elle permettait de couvrir efficacement toute action et de faire fi de l'engagement pris auprès des États-Unis de suspendre la poursuite de la colonisation.

Inquiètes de ce que l'évacuation de bases militaires dans les territoires ne puisse servir de précédent pour l'évacuation de colonies civiles, les autorités religieuses décidèrent de se rebeller contre l'État.

Un groupe de rabbins renommés, suivant l'exemple du rabbin Meir Kahane et de son mouvement, le Kach, rendirent un jugement ordonnant aux soldats de désobéir aux ordres d'évacuation des camps militaires. Parmi les signataires, on trouvait les principaux rabbins de la communauté des colons et des yeshivas paramilitaires, tous des fonctionnaires salariés de l'État.

«Bénis sommes-nous, nous qui avons des rabbins de fer », déclara Hanan Porat, défenseur ardent du refus d'obéir aux ordres d'évacuation, qu'il qualifiait de «crime national».

La réponse de Rabin fut cinglante, mais elle arriva apparemment trop tard. «Il est très grave qu'une poignée de rabbins, qui ne représentent même pas tous les rabbins d'Israël, aient pu prendre une telle décision. Il n'est pas concevable qu'Israël devienne une république bananière».

Dans le numéro de septembre de Nekudah, Rabin était une nouvelle fois comparé à Pétain, la figure par excellence du traître pendant la Seconde Guerre mondiale.

De la représentation de Rabin en maréchal Pétain à son portrait en officier SS, le pas n'était pas difficile à franchir. La transition était même presque naturelle, elle était appelée par l'escalade classique de la haine et de l 'incitation à la violence. C'est donc sans surprise qu'on put voir des portraits de Rabin en uniforme nazi sur les pancartes brandies par les manifestants rassemblés le samedi 5 octobre 1995 sur la place de Sion à Jérusalem - des manifestants qui pour la plupart étaient des colons amenés là dans des véhicules financés par l'État d'Israël.

Il suffisait d'ouvrir les yeux pour comprendre le message qui ressortait de ce système de signes et de symboles tout sauf implicites : il s'agissait purement et simplement d'une condamnation à mort. De tous les dirigeants de l'opposition qui haranguaient avec fièvre la foule depuis le balcon surplombant la place, dans une posture typiquement mussolinienne, et au nombre desquels on comptait Ariel Sharon et Benyamin Nétanyahou, pas un n'émit la moindre objection quant à l'assimilation du Premier ministre à un officier SS.

Un mois plus tard exactement, le soir du samedi 4 novembre, Rabin fut assassiné à la fin d'un rassemblement pour la paix qui se tenait sur la place principale de Tel Aviv. Son assassin était un jeune étudiant en droit de l'université de Bar-Han, Yigal Amir.

Il faisait partie des admirateurs du «saint» d'Hébron, Baruch Goldstein. La «déclaration de deuil et appel à la réconciliation nationale» publiée le jour suivant par le conseil de Yesha, avec une célérité et une habileté remarquables, permit de délégitimer toute recherche des racines du meurtre et de ses raisons plus profondes. Elle protégeait par avance de toute accusation le milieu religieux et politique dont était issu le meurtrier. Ceux qui attisaient hier la violence et la haine déclaraient désormais que «les balles du meurtrier qui [avaient] déchiré le corps du Premier ministre [avaient] infligé une grave blessure à l'unité du peuple», comme si la nation avait été unie avant l'assassinat de Rabin.

«Les habitants de Yesha, qui pleurent la mort du Premier ministre, appellent aujourd'hui la nation entière à s'unir pour condamner unanimement cette violence meurtrière. Les habitants de Yesha appellent toutes les parties du peuple à conserver leur calme, à apaiser les voix discordantes et à s'abstenir de récriminations mutuelles. Seules l'unité nationale et une réconciliation générale nous permettront en cette heure difficile de nous tirer de la crise terrible dans laquelle l'État est aujourd'hui plongé

Le mot d'ordre fallacieux d'unité nationale avait pour but de recouvrir les sources de l'assassinat et la scission fondamentale qui déchirait la société israélienne depuis une génération. Il s'agissait de s'opposer à tout examen rationnel et posé du processus historique qui avait conduit à cet assassinat. Les colons annoncèrent opportunément qu'ils suspendaient toute activité de protestation pendant la durée du deuil. Dans un renversement magistral de signification qui transformait l'assaillant en victime, les colons se plaignaient désormais de la «campagne sauvage» qui faisait censément rage contre eux. L'un de leurs chefs déclara : «Nous n'accepterons pas une campagne générale d'incitation à la haine visant toute une population, avant tout parce que c'est là l'un des facteurs déterminants de la catastrophe qui vient de se produire», et qu'elle pourrait conduire à une autre catastrophe aussi effroyable.

Quatre jours après l'assassinat, les partis religieux et le conseil de Yesha annoncèrent la tenue d'une réunion intitulée «Eulogie et examen de conscience».

À écouter les intervenants, la gauche apparaissait comme le principal coupable du crime, tandis que sa véritable victime était le sionisme religieux.

«Tous [ ... ] nous avons comparu cette semaine au banc des accusés. Tous ceux qui portent des kippas au crochet, tout le sionisme religieux, et par-dessus tout l'éducation religieuse dans toutes ses variétés. Ne vous y trompez pas. Nous avons certes des raisons de nous frapper la poitrine, mais cela ne concerne que nous », déclara Israël Harel.

[…]

D'un côté, Harel exigeait que lui et ses collègues soient reconnus comme faisant partie de la nation en deuil et, de l'autre, il refusait de changer quoi que ce soit à sa vision du monde et de se reconnaître la moindre culpabilité. «Non seulement il n'a en rien été démontré que nous ayons eu tort de suivre la voie que nous avons suivie, déclarait-il, mais c'est la voie: la voie royale du sionisme religieux.»

Hanan Porat condamna lui aussi avec la dernière rigueur le meurtre et le meurtrier, avant d'enchaîner immédiatement sur une condamnation tout aussi rigoureuse de la victime : «Celui qui lève la main pour arracher des colonies juives à leur terre [ ... ] ne lève pas la main contre Hanan Porat ou contre le rabbin Druckman, il lève la main contre la parole de Dieu qui ordonne que "tes enfants retourne[nt] dans leurs frontières" (Jérémie 31,17). [ ... ] Quiconque veut faire son examen de conscience doit se tenir à cet endroit, scruter les profondeurs obscures de cet abîme et dire: "Quiconque avance dans cet abîme, et quiconque croit que de cette façon il peut sauver le peuple, est soit stupide soit mauvais". »

(LDL)

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