Livre blanc

Puisqu'il était impensable qu'ils soient du côté des nazis, les Juifs persécutés n'avaient aucune monnaie d'échange...

Henry Laurens - La question de Palestine - Tome deuxième - 1922-1947 (p. 406 et suiv.)

LES CONDITIONS DE L'ABANDON DES JUIFS D'EUROPE

Au début d'octobre 1938, à la suite de l'humiliation de la conférence de Munich, la menace de guerre est provisoirement éloignée. Si les opinions publiques européennes peuvent se mettre à espérer que la réitération du cauchemar de la Première Guerre mondiale est écartée, les appareils d'État des démocraties sont persuadés que le conflit avec l'Allemagne est inévitable et que seule une politique de force pourrait à la rigueur empêcher un nouvel affrontement meurtrier. Même si c'est pour maintenir la paix, la préparation à la guerre est maintenant à l'ordre du jour.

Pour les responsables français et britanniques, et ultérieurement pour leurs homologues américains, qu'ils soient résignés ou volontaires à l'idée de guerre, ce qui est en jeu est la survie de leur État en tant que puissance. Leurs combats se feront naturellement au nom de l'idée de démocratie, mais faire la guerre implique le triomphe de la raison d'État, éventuellement dans son cynisme le plus effrayant.

À tous les échelons du pouvoir, on sait que les opinions publiques ne veulent pas d'une nouvelle boucherie collective et n'accepteront la guerre que si elles se sentent menacées et bafouées. Il ne peut donc être question de faire la guerre pour porter secours aux victimes du nazisme.

Par une ironie encore plus sinistre que tragique, ces victimes impuissantes sont perçues comme autant d'agents bellicistes entraînant inexorablement les habitants des démocraties vers un nouvel âge de massacres. Il s'ensuit que le corollaire d'un pacifisme viscéral alimenté par les souvenirs horribles de la guerre précédente est la montée d'un antisémitisme qui est d'abord le refus de la guerre.

Ainsi, chaque progression dans l'abomination faite par le nazisme l'accompagne dans les démocraties non d'une sympathie pour les Juifs, mais d'un renforcement de l'hostilité qu'on leur porte.

Dans les appareils d'État, sauf certains cas individuels, il n'existe pas de véritable antisémitisme, mais, ce qui est peut-être pis, une attitude d'indifférence. La compassion pour le sort des Juifs est devenue un luxe que l'on ne peut plus se permettre car elle risque de gêner l'effort de guerre. On considère qu'une aide, même purement humanitaire, serait ressentie par les opinions publiques comme un encouragement à un bellicisme que tous refusent. Dès lors, faire la guerre au nazisme implique de la faire comme si les Juifs d'Europe n'existaient pas ou n'existaient déjà plus (sauf comme facteur négatif).

Dans un calcul cynique des rapports de forces, il est impensable que le monde juif puisse apporter la moindre aide au nazisme. Il ne peut être que du côté des démocraties. Il n'a donc plus rien à proposer dans le cadre d'un marchandage politique, et il ne lui sera rien demandé, sauf de faire le moins de bruit possible.

Cédant aux exigences des opinions publiques, les appareils d'État interdisent l'entrée des démocraties aux Juifs persécutés de la grande Allemagne et d'Europe orientale. La mesure est étendue aux empires coloniaux, puisque la circulation est libre entre les métropoles et leurs dépendances. Durant l'année 1939, certains pays d'Amérique latine accepteront encore de recevoir des réfugiés juifs, mais inexorablement le nombre de lieux de refuge se réduira pour se limiter symboliquement à la concession internationale de Shanghai.

La Palestine pourrait paraître un moyen commode de régler une question douloureuse. Il ne peut en être ainsi. Les dirigeants sionistes l'admettent eux-mêmes, seule une fraction des Juifs d'Europe pourrait y trouver immédiatement refuge (quelques dizaines de milliers) si on raisonne en termes de capacité économique d'absorption. Le coût d'une opération qui ne réglerait en rien la question juive d'Europe serait insupportable en termes militaires et géopolitiques. Une révolte arabe généralisée à l'ensemble du Proche-Orient immobiliserait des forces militaires dont le rôle serait crucial en Europe, et menacerait les voies de communication impériales de la Grande-Bretagne (et accessoirement de la France).

Si le pouvoir de négociation des Juifs est réduit pratiquement à rien, celui des Arabes se renforce de plus en plus puisqu'ils ont la possibilité de choisir entre les deux blocs en confrontation. Il ne s'agit pas de lever des troupes chez eux (au contraire, les armer serait potentiellement dangereux), mais de leur demander de rester tranquilles lors du conflit qui s'annonce.

L'abandon des Juifs d'Europe par les démocraties s'articule sur deux exigences majeures. La première est de refuser tout ce qui pourrait paraître faire la guerre pour les Juifs, la seconde est de maintenir dans un calme, même précaire, la zone géopolitique vitale que constituent les mondes arabe et musulman.

Plus le nazisme se radicalise, plus sa perception des réalités se dégrade. Alors qu'au temps de la conférence d'Évian les nazis pouvaient considérer que le refus des démocraties de porter secours aux Juifs montrait que leurs idées sur la nocivité juive étaient en train de l'emporter chez leurs adversaires, dans la marche à la guerre qui commence au lendemain de Munich ils voient dans la résistance croissante des démocraties à leurs entreprises la démonstration de l'influence occulte des Juifs. Dans la vision toujours plus folle d'Hitler et de ses séides, les démocraties ne peuvent accepter la guerre que du fait des Juifs, et donc les Juifs seront responsables de la guerre qui devient de plus en plus certaine.

Alors que pour les démocraties faire la guerre au nazisme passe par faire comme si les Juifs d'Europe n'existaient pas, pour le nazisme, faire la guerre aux démocraties et ultérieurement à l'Union soviétique deviendra de plus en plus faire la guerre aux Juifs, l'ennemi caché derrière l'ennemi apparent.

Plus on progressera vers l'abomination de la destruction des Juifs d'Europe, plus les nazis auront l'impression d'être dans l'enjeu réel de la guerre (les opérations militaires étant à la limite un détail). Plus on ira vers la destruction des Juifs d'Europe, moins les nations unies contre le nazisme leur porteront secours. Quand la victoire leur paraîtra acquise de façon tangible, alors seulement elles pourront envisager timidement de faire quelque chose.

[…]

LE LIVRE BLANC BRITANNIQUE DE 1939

Le 31 mars 1939, le gouvernement Chamberlain a donné la garantie de la Grande-Bretagne au maintien de l'indépendance de la Pologne. Le 27 avril, la conscription est rétablie temporairement.

Le 12 mai, le gouvernement apporte sa garantie au maintien de l'indépendance de la Turquie.

La publication du Livre blanc, le 17 mai 1939, doit se comprendre dans le contexte de la marche à la guerre. [...]

Puisque le foyer national juif est maintenant une réalité, il s'agit de constituer progressivement un État palestinien indépendant préservant les droits des Juifs et des Arabes, ce qui implique une dévolution préalable des pouvoirs à des fonctionnaires palestiniens avant de procéder à l'institution d'un organisme représentatif. La place des États arabes est marquée :

Le Gouvernement de Sa Majesté fera tout ce qui est en son pouvoir pour créer des conditions qui permettront à l'État indépendant de Palestine de s'établir au cours d'une période de dix années. Si, à la fin de cette période de dix années, le Gouvernement de Sa Majesté constate que ses espoirs ont été déçus et que les circonstances exigent l'ajournement de la création de l'État indépendant, il entrera en consultation avec les représentants de la population de la Palestine, le Conseil de la Société des Nations et les États arabes voisins avant de prendre une décision au sujet de cet ajournement.

Si le Gouvernement de Sa Majesté arrive à la conclusion que l'ajournement est inévitable, il demandera la collaboration des parties susmentionnées en vue d'établir, pour l'avenir, des plans permettant d'atteindre aussitôt que possible l'objectif désiré.

En ce qui concerne l'immigration:

Au cours des cinq prochaines années, l'immigration juive s'effectuera à une cadence qui, si la capacité d'absorption économique le permet, portera la population juive à environ un tiers de la population totale du pays.

Compte tenu de l'accroissement naturel escompté des populations arabe et juive et du nombre des immigrants juifs entrés illicitement qui se trouvent aujourd'hui dans le pays, il sera ainsi possible d'admettre, à partir du début avril de cette année, environ 75 000 immigrants juifs pendant les cinq premières années. /p

Ces immigrants seront, sous réserve du critère de la capacité d'absorption économique, admis comme suit:

a) Pour chacune des cinq prochaines années, un contingent de 10.000 immigrants sera autorisé, étant entendu que toute fraction de ce contingent non utilisée au cours d'une année quelconque pourra être ajoutée aux contingents des années ultérieures, dans les limites de la période de cinq ans, si la capacité d'absorption le permet.
b) En outre, à titre de contribution à la solution du problème des réfugiés juifs, 25.000 réfugiés seront admis dès que le haut-commissaire aura constaté que des dispositions appropriées auront été prises pour subvenir à leurs besoins; on prendra spécialement en considération les enfants et les parents des réfugiés.

Enfin, le troisième domaine crucial est celui des transferts fonciers:

Les rapports de plusieurs commissions d'experts ont signalé que, par suite de l'accroissement naturel de la population arabe et des ventes continues, au cours des dernières années, de terres arabes aux Juifs, il n'est plus possible aujourd'hui, dans certaines régions, de procéder à de nouvelles cessions de terres arabes, tandis que, dans certaines autres, ces cessions de terres doivent faire l'objet de restrictions si l'on veut conserver aux cultivateurs arabes leur niveau de vie actuel et éviter de voir se créer à bref délai une nombreuse population d'Arabes sans terre.

Dans ces conditions, le haut-commissaire recevra des pouvoirs généraux l'autorisant à interdire et à réglementer les cessions de terres. Ces pouvoirs dateront de la publication de la présente déclaration de politique, et le haut-commissaire les conservera pendant toute la période de transition.

La publication [du Livre blanc] entraîne immédiatement des protestations véhémentes de la part des Juifs de Palestine. Le grand rabbin Herzog déchire publiquement la déclaration britannique. L'Irgoun sabote la station de radiodiffusion de Jérusalem, le bâtiment de l'immigration est incendié, une grève générale est proclamée. Ostensiblement, on prépare une mobilisation générale […]

Le 19 mai, lors d'une manifestation violente, un policier britannique est tué par des tirs issus de la foule. Le commandant en chef britannique convoque les leaders sionistes et les prévient que sa patience est à bout. Si de tels actes se reproduisent, il se comportera avec les Juifs comme il s'est comporté avec les Arabes [*]. Il n'est pas écouté.

Le 23 mai, un policier juif est assassiné par l'Irgoun, dont le chef David Raziel a été arrêté par les Britanniques. L'organisation se tourne ensuite contre la population arabe. Le 25 mai, elle ouvre le feu contre des habitants de Haïfa, tuant une personne et en blessant quatre. Le 29, quatre femmes et un homme sont assassinés par un commando juif dans un village de la plaine côtière. Le même jour, une bombe est placée dans un cinéma à Jérusalem faisant treize blessés (une bombe placée dans les toilettes des femmes n'a pas explosé). Le 2 juin, c'est un attentat dans un marché arabe qui fait six morts. Les jours qui suivent, l'Irgoun semble se spécialiser dans des attaques contre les installations téléphoniques du pays.

[...] Le 19 juin, à la suite de l'assassinat d'un Juif par un Arabe, l'Irgoun place une bombe dans un marché arabe de Haïfa, faisant une cinquantaine de tués et de blessés. La foule en fureur s'en prend à la police puis se dirige vers le consulat d'Allemagne pour demander « le secours d'Hitler en faveur des Arabes contre les Juifs ». Le consul du Reich refuse de s'adresser à la foule et obtient le secours de la police pour dégager son consulat.

La Haganah mène une action plus mesurée et plus politique. Elle se lance dans l'organisation de l'immigration clandestine, et les nazis tolèrent la présence, dans ce but, d'émissaires sionistes sur leur territoire. Les Britanniques se contentent alors de déduire du contingent d'immigration légale les clandestins interceptés par la police.

L'activité arabe, en raison des succès croissants de la répression, est maintenant nettement sur une pente descendante […]

LES RÉACTIONS INTERNATIONALES

Aux États-Unis, le mouvement sioniste a lancé une vive campagne contre le Livre blanc.

L'administration Roosevelt a été informée à l'avance du contenu de la déclaration. Le président indique sa position le 17 mai dans un message à son secrétaire d'État Cordell Hull.

Ayant participé à l'administration Wilson, il s'en tient à l'idée qu'originellement le mandat n'excluait pas la constitution d'une majorité juive en Palestine et la formation d'un État juif. Il ne peut approuver le Livre blanc. Il lui semble d'ailleurs que l'immigration arabe en Palestine a été au moins aussi importante que l'immigration juive. Le département d'État lui adresse une compilation des statistiques officielles pour lui démontrer que ce n'est pas exact.

Le 26 mai, le département d'Etat prend officiellement position en limitant son action à la défense des droits des citoyens américains installés en Palestine.

Une dépêche de l'ambassade de France à Washington, le 5 juin 1939, montre clairement les limites de la position américaine. Même si les sionistes ont obtenu le soutien d'un certain nombre de sénateurs et de représentants, le président des États-Unis, « s'il obéissait à ces injonctions, [ ... ] s'attirerait les critiques de cette partie de l'opinion qui reproche au président Roosevelt sa tendance à intervenir activement dans des questions n'intéressant pas directement les États-Unis».

De plus, une trop grande insistance poserait la question de l'augmentation des contingents d'immigration aux États-Unis: « C'est là une éventualité que l'Administration est obligée d'écarter résolument afin de ne pas donner une impulsion dangereuse au mouvement antisémite.»

L'isolationnisme et la xénophobie se conjuguent pour interdire toute implication directe du gouvernement américain.

* Le colonisateur britannique avait sévèrement réprimé, avec la coopération de la Haganah, une révolte arabes, tendant à se transformer en guérilla permanente, en 1937-1938.
(LDL)

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