Kibboutz

Un idéal dévoyé au bénéfice de l'expansionnisme

Nathan Weinstock (1969) - "Le sionisme contre Israël" - Edi tions Fr. Maspero p. 321 et suiv.

L'esprit sioniste ségrégationniste continue [...] de marquer la vie israélienne. Rien ne le démontre davantage que l'extension des activités du Kéren Kayémet Léisraël (K.K.L. [*] - Fonds National juif).

Cet organisme fondé sur le principe de l'exclusion de la main-d'œuvre arabe, est officiellement lié à l'Etat hébreu par la convention du 26 novembre 1961 portant règlement de l'administration des domaines de l'Etat et les lois sur la propriété foncière de juillet 1960 qui associent le fonds sioniste à l'administration du sol national, propriétés de l'Etat comprises, soit environ 90 % des terres.

L'encouragement à la politique foncière discriminatoire est donc une politique officielle israélienne. Les terres en provenance du Kéren Kayemet, qui bénéficient des prêts consentis par des grandes banques étrangères [le Këren Hayessod (Fonds de Reconstruction sioniste) a obtenu de son côté au cours de la période 1956-1959 un emprunt de 2.500.000 £ de la Lloyds Bank de Londres] se sont notablement accrues depuis l'indépendance israélienne : 95.000 ha en 1948, plus de 200.000 en 1950, 360.000 en 1955.

En 1957, le K.K.L. a absorbé la P.LC.A., institution de colonisation du secteur capitaliste, tout en poursuivant l'agrandissement de ses propres domaines. Ces nouvelles acquisitions foncières sont principalement constituées par les terres arabes abandonnées.
L'annuaire des sionistes américains l'avoue candidement: « Entre l'établissement de l'Etat et la fin du mois d'avril 1950 ( ... ) près de 200 colonies ont été établies dans toutes les régions du pays. Un facteur qui a puissamment facilité l'établissement a été l'abandon de leurs terres par un grand nombre d'arabes » (The Israel Yearbook 1950/51. p. 178).

En d'autres termes, les propriétés arabes sont dotées d'un nouveau statut qui en exclut par principe - du moins en théorie - tout exploitant non-juif. La fondation des nouvelles colonies a en effet pour objectif le « repeuplernent » des régions arabes, le gouvernement israélien étant obsédé en particulier par le projet de « judaïser » la Galilée.

La colonisation agricole répond en premier lieu à des objectifs stratégiques et militaires fondés sur le ségrégationnisme sioniste et la volonté d'encadrer les zones à forte densité arabe, spécialement à proximité des frontières de l'Etat, de colonies sionistes.

« L'installation de ces villages en diverses régions n'a pas peu contribué à assurer la sécurité du Yichouv », assure un document émanant de l'Exécutif sioniste qui précise par ailleurs que les acquisitions de terres par le K.K.L. sont motivées par des raisons de sécurité.

Les frontières de l'Etat juif prévues par le plan de partition de 1947 suivent le tracé des terres du Fonds National juif et les colonies établies sur ses terres ont servi de bastions de défense en 1948. Cela étant, le K.K.L. s'estime responsable de la « consolidation des régions de colonisation juive pour des raisons de sécurité », la rédemption de la terre étant fondée sur le principe politique suivant : « aucune ligne de fortifications concrètes ne peut égaler une chaîne vivante de villages dont les fermiers sont prêts à la fois pour le travail et la défense ». Le ministre de la Défense intervient directement dans la sélection des terres à coloniser.

Et c'est bien ce cadre de référence qui permet de comprendre la signification réelle des kibboutzim. Sans mettre en doute l'idéalisme sincère des pionniers sionistes qui consacrent leur vie à leur idéal collectiviste, il faut constater que leur entreprise sert en fait les impératifs stratégiques de l'Etat sioniste. Nous aurons à revenir sur le rôle des kibboutzim dans la vie sociale et politique israélienne.

Bornons-nous à rappeler ici que le Mapam lui-même reconnaît qu'une de leurs fonctions essentielles est d'être « le facteur le plus important dans l'établissement de l'hégémonie territoriale d'Israël ».

Concrètement, cela signifie que l'idéalisme des khaloutzim (pionniers) est mis à contribution pour assurer la garde des frontières contre les infiltrations de réfugiés, que l'armée spécule sur l'instinct de conservation des membres des colonies exposées pour neutraliser leurs velléités socialistes.

 

Du reste, chaque kibboutz frontière est considéré comme une unité militaire autonome. Suprême habileté : la jeunesse pionnière effectue son service militaire dans des unités militaires spéciales de paysans-soldats (le Nakhal). Ainsi, l'Etat bourgeois, sous prétexte d'encourager le collectivisme agraire, embrigade en fait la jeunesse des kibboutzim au service de sa politique extérieure. Occupant des postes exposés en première ligne de ce front perpétuel que représentent les frontières d'armistice, ces pionniers sont les premiers à souffrir de la tension militaire persistante.

Paradoxalement, en dépit de leur idéologie socialiste, ils deviennent de ce fait des partisans convaincus de la politique de représailles. Devant le danger quotidien, le pacifisme et les bonnes intentions font long feu.

Le mouvement kibboutzique s'est prêté à cette escroquerie, établissant des colonies en fonction des seuls impératifs militaires, s'installant au nom de la fraternité judéo-arabe sur les terres des réfugiés palestiniens, exploitant souvent une main-d 'œuvre arabe sur des terres qui leur ont été confisquées. (Nous connaissons plusieurs colonies collectivistes frontalières établies dans des zones parfaitement arides dont les membres sont astreints à de longs déplacements quotidiens pour cultiver leurs terres.)

Cette fonction militaire et stratégique des kibboutzim - assumer la garde des terres conquises en 1948 et assurer la présence juive dans des zones de peuplement arabes - est apparue dans toute sa netteté particulière lors de la fondation des colonies en Cisjordanie et en Syrie après la campagne de juin 1967.

Est-il étonnant dans ces conditions que des dizaines de jeunes kibboutzim déficitaires soient absolument dépendants des subsides alloués par l'Agence juive pour leurs « besoins normaux et spéciaux » ?

51 kibboutzim ont bénéficié des allocations de l'Organisation Sioniste en 1960. Le budget du fonds de consolidation ad hoc s'est élevé cette année-là à 1,3 million de livres israéliennes.

* A propos du KKL, voir notamment Baudouin Loos, concernant un voyage réalisé en juin 2013 par le Prince Laurent de Belgique : "Le KKL et le prince Laurent: faut-il critiquer ?".

En 1969, Nathan Weinstock a publié "Le sionisme contre Israël", ouvrage fouillé et rigoureusement documenté qu'il situait dans la perspective d'une "interprétation marxiste de la question juive". Comme bien d'autres intellectuels juifs, il a radicalement changé de perspective après l'échec des "accords d'Oslo", dont il a rejeté toute la responsabilité sur la partie palestinienne. Il s'est opposé à la réédition de son livre, depuis longtemps épuisé.
(LDL)

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