Théocratie

Supprimez les concepts de « Peuple Elu» et de «Terre Pro­mise» et le fondement du sionisme s'effondre

Nathan Weinstock (1969) - "Le sionisme contre Israël" - Editions Fr. Maspero p. 315 et suiv.

Il faut considérer l'emprise du cléricalisme sur l'Etat hébreu comme une autre conséquence indirecte de sa nature sioniste.

Qu'Israël, Etat fondé en 1948, puisse présenter à certains égards l'aspect d'une théocratie médiévale ne s'explique nullement par la force des partis religieux juifs. Ceux-ci n'ont jamais représenté plus de 15 % de l'électorat, c'est-à-dire sensiblement moins que les partis de la démocratie chrétienne en Europe occidentale.

La pression des milieux juifs religieux des Etats-Unis et d'Europe occidentale ne suffit pas à rendre compte de cet état de choses : il est douteux que la majorité des sionistes soient attachés à tel point à la religiosité des Israéliens. En vérité, si l'obscurantisme rabbinique triomphe en Israël, c'est parce que la mystique sioniste n'a de cohérence que par référence à la religion mosaïque.

Supprimez les concepts de « Peuple Elu» et de « Terre Pro­mise» et le fondement du sionisme s'effondre. C'est pourquoi les partis religieux puisent paradoxalement leur force dans la complicité des sionistes agnostiques. La cohérence interne de la structure sioniste d'Israël a imposé à ses dirigeants le renforcement de l'autorité du clergé.

C'est le parti social-démocrate Mapaï, sous l'impulsion de Ben Gourion, qui a inscrit les cours de religion obligatoires au programme des écoles et non les partis confessionnels ! C'est un « sioniste-rnarxiste » qui exalte le rôle historique national de la religion juive et déclare à propos de la lutte contre le cléricalisme : « Pour nous, la responsabilité de l'Etat où se regroupent les juifs de l'exil et où la menace militaire et politique est une réalité quotidienne, nous impose une certaine retenue afin d'éviter des secousses qui seraient dangereuses pour le pays ».

Non seulement les kibboutzim (pluriel de kibboutz) du Mapam, parti sioniste à prétentions léninistes, se soumettent docilement à une législation obcsurantiste, acceptant la bénédiction obligatoire des unions matrimoniales par des rabbins, mais ils ont été jusqu'à instaurer des fêtes bibliques profanes, faisant office de succédané religieux. On ne saurait mieux souligner la filiation entre l'idéologie religieuse et le sionisme, fût-il « marxiste ». Il n'en est pas de plus bel exemple que Moïse Hess, le précurseur du sionisme, que ses positions nationalistes juives avaient amené à abandonner totalement la critique religieuse du judaïsme au point d'en devenir par moment l'apologiste.

L'intolérance rabbinique a remporté une grande victoire dès 1937 lorsque la municipalité de Tel-Aviv, suivie bientôt par les autres communes juives, a promulgué une ordonnance interdisant l'ouverture de magasins et de cafés le sabbat et les jours fériés juifs. Les pouvoirs des tribunaux rabbiniques en matière de statut personnel - héritage de l'empire ottoman ! - ont été étendus et consacrés par l'Etat israélien. On ne peut se marier, se séparer, divorcer ou rester en Israël si ce n'est selon les normes de la Tora (Pentateuque), le statut personnel des chrétiens, des musulmans et des druzes étant bien entendu régi par leurs autorités religieuses respectives.

Les rites alimentaires de la religion israélite sont obligatoirement suivis dans les hôtels, les restaurants, les cuisines militaires, les écoles, les avions et les navires israéliens. L'élevage et la consommation du porc ne sont autorisés que dans une région chrétienne strictement délimitée, aux environs de Nazareth. Magasins, salles de distractions, et transports publics sont fermés du crépuscule du vendredi à la soirée du samedi. Il faut remonter aux ghettos médiévaux pour retrouver une époque où les rabbins disposaient de pouvoirs aussi étendus.

Non seulement il n 'y a pas de séparation entre la Synagogue et l'Etat, mais le pouvoir séculier cède le pas aux autorités religieuses. C'est pour éviter de heurter de front les partis cléricaux qui exigent que la Tora devienne la loi fondamentale de l'Etat que l'on a dû renoncer à pourvoir le pays d'une constitution. Les magistrats des tribunaux religieux, contrairement aux juges séculiers, ne sont pas tenus de prêter serment aux lois de l'Etat ! Le fanatisme religieux régnant rejette les Israéliens dans les ténèbres médiévales. Des époux athées doivent divorcer selon les modalités anachroniques de la « répudiation ». Un juif nommé Cohen ne peut épouser une femme divorcée. [Cohen (et ses transcriptions diverses: Cahen, Cohn, Kahn, Ka­ gan, Kohn, etc.) est le nom héréditaire des prêtres juifs.] Les autorités rabbiniques tentent d'interdire l'ouverture de synagogues du rite « réformé», de proscrire le port du short par les employées municipales, d'empêcher la pratique de la dissection et se livrent à des voies de fait contre des écoles chrétiennes.

Rappelons aussi les émeutes antichrétiennes de janvier et septembre 1963 sous l'impulsion des « fanatiques de la Tora » que le ministre des affaires religieuses s'est gardé de réprouver explicitement. Des troupes de choc fanatisées montent parfois la garde les jours fériés, prêts à lapider les véhicules sacrilèges qui osent circuler en ville.

[...]

Et il n'est pas douteux en effet que la foi soit un puissant facteur de cohésion nationale. La guerre de juin 1967, comme aupa­ ravant la campagne du Sinaï, a révélé à quel point le chauvinisme effréné des chefs militaires et le fanatisme réactionnaire des rabbins se combinent à merveille, la mystique biblique fournissant la justification rêvée des conquêtes territoriales et de la guerre. Comme les chevaliers teutoniques de jadis et les Spellman de naguère, le trop célèbre aumônier Goren personnifie l'antique alliance du sabre et du goupillon.

Cependant, la contrainte religieuse n'a pas pour seule fin de ressouder une unité nationale continuellement remise en question par les tensions internes aiguës de la société de classe israélienne. Elle sert de paravent à une politique d'inspiration franchement raciste. Pas de « Peuple Elu » sans « Etrangers Maudits », La compartimentation confessionnelle de la population, initialement conçue comme une simple perpétuation de la tradition d'autonomie religieuse du passé, est investie dans le cadre israélien de fonctions précises. Le cadre législatif fourni par la Loi du Retour et la Loi de la Nationalité renforcent le séparatisme qui caractérisait déjà à l'époque mandataire la structure du Yichouv.

Le régime confessionnel du statut personnel - le mariage civil n'existant pas - engendre une sorte de compartimentation figée dans la mesure où il fait obstacle aux mariages mixtes.
Cette législation vise en réalité, comme nous l'avons indiqué, à entraver la fusion des communautés ethniques en Israël. Elle constitue donc le pendant sur le plan civil de la discrimination légale, administrative et économique subie par la minorité arabe.

L'habileté consiste à miser - comme le fait l'apartheid - sur les sentiments racistes que l'oppression raciale peut faire apparaître au sein même de la minorité palestinienne persécutée. On exploite habilement ainsi ce « racisme de défense » distingué par Albert Memmi qui le situe très exactement dans son contexte lorsqu'il écrit 24 « ... le racisme du colonisé est le résultat d'une mystification plus générale : la mystification colonialiste».

Les conceptions racistes des autorités religieuses israélites sont vraisemblablement elles-mêmes conditionnées dans une grande mesure par l'antisémitisme traditionnel, de sorte que l'on voit apparaître un racisme d'essence colonialiste, issu de la réalité israélienne, qui se greffe sur une sensibilité nationaliste découlant des persécutions antijuives. Il existe heureusement encore la possibilité de contracter un mariage civil à l'étranger, mais les enfants issus de ces unions sont considérés comme illégitimes aux yeux du rabbinat.

Cette situation a donné lieu à des drames déchirants. Il y a eu en 1961 le cas du couple mixte « illégitime » Yaffa Adjami et Abdel Rehim Majdaleh. Leur nouveau-né leur a été enlevé et Yaffa a été condamnée ensuite pour le rapt de son enfant. Puis l'incident tragique du couple Steinberg dont le mari était juif et la femme chrétienne. (Traditionnellement la judaïcité se transmet par filiation maternelle.) Leur fils de cinq ans a dû être enterré dans un terrain vague car une sépulture juive ne pouvait lui être accordée. L'intolérance a contraint de nombreux couples mixtes d'origine polonaise à regagner l'Europe. En 1960, Israël a connu son « affaire Finaly » : le petit Yossele Schumacher a été enlevé à ses parents libre-penseurs par son grand-père ultra-orthodoxe tandis que les autorités rabbiniques maintenaient un silence complice.

« Ce qui est plus grave encore, c'est que le grand rabbin Nissim qui n'a pas trouvé un seul mot pour condamner cet acte digne du moyen-âge, propose ses services pour arbitrer cette triste affaire et exige que les parents de Yossele s'en remettent entièrement à sa décision, sans appel, en ce qui concerne le sort de leur enfant, alors que le Tribunal Suprême de Jérusalem l'a déjà jugé en condamnant les ravisseurs et en ordonnant la remise de l'enfant à ses parents».

Frère Daniel, un moine catholique d'origine juive, n'a pas pu bénéficier de la Loi du Retour, la Cour Suprême israélienne ayant jugé en 1962 que la définition de « juif » au sens de la Loi du Retour excluait les juifs convertis, malgré des directives du Ministère de l'Intérieur de 1960 qui consacrent la définition rabbinique de la judaïcité (par filiation maternelle). Le ministère a cependant soutenu la thèse contraire en 1964, provoquant le scandale dans l'opinion israélienne, en retirant sa citoyenneté israélienne à Mme Rina Eitani, militante chevronnée du Mapaï, parti gouvernemental, rescapée du ghetto de Varsovie, ancienne combattante de 1948 et 1956, sous prétexte qu'elle était née de mère protestante.

La propre famille de l'ancien premier ministre David Ben Gourion n'échappe pas à la furie cléricale. Le grand rabbinat a contesté en 1968 la validité du certificat de conversion de la bru de l'ancien chef du gouvernement, Mary Ben Gourion, de sorte que sa petite-fille, quoique soldate - et le service militaire est réservé en principe aux juifs et aux arabes de confession druze - devra embrasser solennellement la foi israélite pour épouser l'officier parachutiste (juif) de ses rêves.

Un autre exemple de la mentalité raciste du grand rabbinat israélien est l'inquisition minutieuse de l'ascendance ethnique qu'il estime nécessaire pour apprécier la judaïcité des juifs « Bene Israël » d'Inde, alors que pareilles exigences n'ont jamais été formulées pour d'autres communautés juives. Il a fallu plusieurs grèves spectaculaires de cette communauté, qui exigeait, à défaut de l'abolition de la discrimination religieuse, le retour dans son pays natal, pour que la Knesset affirme le 18 août 1964 l'égalité des « Bene Israël » avec les autres juifs et fasse appel au grand rabbin pour qu'il annule les mesures discriminatoires prises à leur égard.
Le cas des juifs Falasha éthiopiens (à peau sombre eux aussi) dont l'immigration n'est pas souhaitée par les autorités, paraît analogue.

On a pu entendre un député religieux, le Dr Katz, invoquer à la Knesset la nécessité de maintenir « la pureté de la race », sous les huées de l'assemblée il est vrai. Et l'on conçoit que Haïrn Cohen, juge à la Cour Suprême, ait pu s'écrier en juillet 1963 - paroles qu'il a été contraint de rétracter - : « L'amère ironie du sort a voulu que les mêmes thèses biologiques et racistes propagées par les nazis et qui ont inspiré les infamantes lois de Nuremberg servent de base à la définition officielle de la judaïcité au sein de l'Etat dIsraël ».

Le refus du kibboutz « marxiste» de Gan-Chmouël, voici quelques années, d'admettre un couple mixte (judéo-arabe) en dit long sur la pénétration de l' idéologie raciste qui sous-tend inconsciemment le sionisme au sein des partis de gauche.

En 1969, Nathan Weinstock a publié "Le sionisme contre Israël", ouvrage fouillé et rigoureusement documenté qu'il situait dans la perspective d'une "interprétation marxiste de la question juive". Comme bien d'autres intellectuels juifs, il a radicalement changé de perspective après l'échec des "accords d'Oslo", dont il a rejeté toute la responsabilité sur la partie palestinienne. Il s'est opposé à la réédition de son livre, depuis longtemps épuisé.
(LDL)

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