Rabbins extrémistes

Une guerre totale entre deux cultures juives

Avirama Golan - Haaretz - Courrier International N° 725 - 23 septembre 2004 - p. 40

Quatorze rabbins et une organisation juive d'extrême-droite (le « Conseil des Rabbins de Judée-Samarie ») ont prononcé en septembre 2005 une sentence autorisant les colons, les militaires et le gouvernement israélien à frapper préventivement les Palestiniens, civils et activistes confondus. En se fondant sur un commandement tiré du Talmud (« Si l'on veut te tuer prend les devants »), ces rabbins entendaient ainsi répliquer à la lettre ouverte de plusieurs aviateurs d'élite qui avaient refusé de poursuivre leurs opérations contre des zones habitées par des civils palestiniens. Avirama Golan réagit dans "Haaretz" :

Ne cherchez pas une incitation au meurtre dans le manifeste des 14 rabbins, ce serait une perte de temps. On n'y trouvera pas non plus le moindre écho de din rodef [autorisation d'assassiner un persécuteur, émise avant le meurtre de Rabbin] ni de haine envers les « criminels d'Oslo » [Rabin, Pérès, Barack et Beilin]. Ce manifeste est un document sobrement rédigé par des rabbins « ordinaires », pas par des illuminés du tombeau de Joseph [à Naplouse] ou une colline de Judée. Le manifeste des rabbins n'en est que plus effrayant

Une génération assurée est convaincue de sa supériorité

Le rabbin Yuval Cherlow [signataire du manifeste] est considéré par la communauté des kippas tricotées au crochet [signe distinctif des nationalistes religieux] comme l'inspirateur d'un courant plutôt libéral et universaliste. Les extrémistes de droite et les ultraorthodoxes s'abstiennent d'ailleurs d'envoyer leurs enfants dans la hesder yeshiva [séminaire pour religieux effectuant leur service militaire] dirigé par rabbin Cherlow. Le dénominateur commun entre tous les rabbins signataires de ce manifeste, c'est un énorme charisme et une forte influence sur de larges secteurs de la jeunesse nationaliste, voire sur certains secteurs de la bourgeoisie urbaine.

Une nouvelle génération de religieux s'est développée ces dernières années. Fruit de la réussite des pères fondateurs du Goush Emounim [Bloc de la Foi, fer de lance de la colonisation de peuplement depuis 1967], c'est aujourd'hui une génération assurée et convaincu de sa supériorité. Même si une proportion importante de ces hesder yeshivot ne produits que des jeunes conservateurs, borné et inculte, ceux-ci n'en sont pas moins convaincus de constituer la véritable élite culturelle et d'Israël face à des compatriotes laïques et « déshébraïsés ».

Le noyau dur de cette nouvelle culture a été semé dans les implantations. L'avant-garde constituée par le Goush Emounim a permis à une jeunesse religieuse longtemps rejetée et timorée de recouvrer une certaine fierté et de passer de la marge au centre de la société israélienne. À présent, les masques tombent et la vérité éclate : ce ne sont pas les rabbins qui entraînent la jeunesse religieuse, mais bien l'inverse. Signataires de textes comme « Accord de Kinnereth » et « Dialogue fraternel » [compromis entre religieux et laïcs], mettant en garde contre toute rupture au sein d'Israël et prêchant contre les risques de guerre civile, se sont curieusement ces mêmes rabbins qui alimentent en pratique et en théorie l'enseignement qu'ils ont hérité de leurs maîtres et plus encore de leurs disciples : un judaïsme séparatiste, raciste et destructeur.

Invisible pour les Israéliens laïques, ce noyau s'est longtemps dissimulé sous les atours chamarrés d'un néo-hassidisme, d'un spiritualisme juif et d'une intégration vigoureuse dans toutes les sphères de la vie sociale, médiatiques et culturelles. Mais, aujourd'hui, le manifeste des rabbins révèle ce noyau dur sous son jour le plus éclatant et le plus effrayant.

Pour le judaïsme rabbinique, le conflit qui nous occupe est une guerre totale et perpétuelle entre deux nations. Comme s'il n'y avait pas d'occupation. Comme si ce n'était pas le rôle de rabbins se disant éclairé de dénoncer cette terrible distorsion qui contredit notre morale et menace de destruction Israël et le judaïsme. Comme si c'était une guerre éternelle qui avait débuté avec le commandement divin d'exterminer Amalek [tribu assimilée par le judaïsme aux Iduméens et aux Arabes ayant attaqué les Hébreux pendant l'Exode], et non un conflit dont la solution, comme pour tout conflit national, ne peut être que politique. Comme si le peuple juif n'avait ni état souverain, ni gouvernement, ni armée. Comme si nous n'étions que de simples pions dans un drame historique opposant le juif éternel à ses ennemis éternels.

En cela, le manifeste des rabbins est une invitation claire à une guerre entre deux cultures juives. D'un côté de la barrière, on trouve la culture juive de ceux qui alimentent cette culture séparatiste. De l'autre côté on trouve la culture de ces juifs qui veulent préserver le judaïsme, le sionisme et l'État d'Israël d'un régime digne des ayatollahs. À côté de cela, les conflits déclenchés par nos rabbins autour de la vente de viande de porc sont ridicules.

Plutôt que de se focaliser là-dessus, les Israéliens laïques et ceux qui, parmi les religieux, refusent de gober cet appât empoisonné doivent ressusciter la créativité juive et hébraïque, défendre la morale juive et la philosophie juive, et restaurer quelque chose que le grand public est en train de perdre : le sentiment d'appartenir à l'histoire et la communauté des nations, signe distinctif de tout peuple développé. Ceux qui partagent ces valeurs doivent d'ailleurs veiller à ne pas laisser une minorité de zélotes les mener vers la destruction du troisième temple.

(LDL)

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