Occupation

Yehuda Shaul : «l’occupation est pour Israël une seconde nature»

Cet article fut publié en novembre 2013 sur le site du "Centre Communautaire Laïc Juif", sous le titre : "Yehuda Shaul : 'Hébron m'a ouvert les yeux'".

Ancien militaire, issu du milieu orthodoxe, Yehuda Shaul était fin octobre [2013] de passage à Bruxelles, à lâoccasion de la parution du Livre noir de lâoccupation israélienne. Les soldats racontent (éd. Autrement). Le co-fondateur de « Breaking the Silence » revient avec nous sur les ravages de lâoccupation.

« Chaque soir, dès 18h, les Palestiniens du haut de la colline tiraient sur les colons. Depuis une école fermée pendant quatre ans et demi et transformée en base militaire, nous avions défini trois cibles dâoù provenaient les tirs. En tant que grenadier, je devais tirer quelques fois avant de toucher précisément celle que je visais. Il faut savoir quâune grenade tue dans un périmètre de 6 mètres, et blesse jusquâà 16 mètres autour dâelle. Au fur et à mesure, nous nous sommes mis à tirer dès 17h pour anticiper les tirs palestiniens, eux ont continué à 18h, à la suite de quoi nous ripostionsâ A la fin, on tire à la façon dâun jeu vidéoâ Jâai changé dâétat dâesprit la seconde où jâai mis le pied à Hébron... ».

Yehuda Shaul a 30 ans et porte la kippa. Issu dâune famille ultra-orthodoxe, située à droite sur lâéchiquier politique, cet orthodoxe résidant à Jérusalem a accepté, à la différence de nombre de ses coreligionnaires, de faire son service militaire. «Pourquoi pas ?», nous répond-il le plus naturellement du monde lorsquâon sâen étonne. «Câétait mon tour, et mon devoir de citoyen».

Yehuda Shaul a servi pendant trois ans au sein dâune unité combattante dans les Territoires occupés, à Naplouse, Qalkilya, Bethléem, à Gaza aussi et à Hébron, entre 2001 et 2002, en pleine seconde intifada. Ville de 180.000 Palestiniens, avec 850 colons et 650 soldats, Hébron lui ouvrira les yeux. «Jusque-là, tout avait une logiqueâ Jâai perdu en un instant ce en quoi je croyais», nous confie-t-il. «Jâai été entrainé pour mener une guerre et défendre le pays face aux Egyptiens dans le Sinaï, aux Syriens dans le Golan. Ce dans quoi les militaires israéliens sont impliqués aujourdâhui dépasse de loin ce quâils sont censés faire. Je me suis retrouvé à défendre lâoccupation».

Lâancien sergent sâindigne : «Israël ne peut priver une population de ses droits les plus élémentaires. Il nây a pas de justification à ce que nous faisons. Surtout quâil existe aussi deux systèmes juridiques. Nous sommes là pour protéger les colons, mais nous ne sommes pas compétents si les colons se mettent à frapper les Palestiniensâ Ils font partie de ce système immoral».

Après sâêtre rendu compte quâil partage sa solitude avec bien dâautres, Yehuda Shaul décide de briser le silence. En 2004, avec 65 camarades, vétérans de Tsahal, il crée lâassociation «Breaking the Silence» pour sensibiliser la population, pour la forcer à savoir, «parce que lâopinion ignore ce qui se passe sur le terrain», affirme-t-il.

Une première exposition photos sera organisée dans la «ville blanche», «pour transporter la réalité dâHébron à Tel-Aviv». Elle sera vue par 7.000 personnes. Lâassociation qui propose des conférences en Israël et à lâétranger sera même invitée à la Knesset. Aujourdâhui, elle publie son Livre noir de lâoccupation israélienne. Les soldats racontent (éd. Autrement), dénonçant grâce à 145 témoignages et dix ans dâenquête «un quotidien fait de violences ordinaires et de tensions permanentes (â), un Far West dans lequel les limites morales de chacun sont sans cesse mises à lâépreuve. Et tous sont marqués à vie».

Un contrôle obsessionnel

Lorsquâon lui demande sâil a plus de crédibilité en tant que religieux pour être écouté des siens, Yehuda Shaul dévie le sujet. «Lâoccupation est le problème des laïques et non des religieux», estime-t-il. «Réduire lâoccupation aux colonies, câest occulter une partie de lâhistoire. Ce serait tellement facile sâil sâagissait dâun problème strictement religieux. En réalité, lâidée des colonies et des frontières est née avec Shimon Peres et le Parti travailliste en 1975. Si le gouvernement de Netanyahou décidait maintenant de changer la loi, il pourrait le faire en quelques minutes. Mais il ne le veut pas. Parce que lâoccupation est pour Israël une seconde nature, parce quâIsraël ne conçoit la possibilité de vivre avec ses voisins quâen les contrôlant de façon absolue et obsessionnelle. Câest la raison pour laquelle, même si câest nécessaire, il nây aura jamais deux Etats. En tout cas, pas de mon vivantâ Une majorité, câest vrai, accepte aujourdâhui lâidée de deux Etats, mais demandez-leur sâils acceptent dâabandonner lâoccupation, les réponses risquent dâêtre tout autres... ».

Yehuda Shaul lâadmet, il nâest pas un pacifiste et ne croit pas à la paix pour sa génération, «mais si on ne cesse pas lâoccupation, câest tout Israël quâon risque à terme de perdre», assène-t-il. Insistant sur le rôle crucial de la Diaspora, lâancien militaire se dit malgré tout optimiste, «comme une minorité significative en Israël» qui mène cette campagne non pas contre lâarmée, mais contre lâoccupation «dans laquelle il nây a rien de juif, et il ne devrait rien y avoir dâisraélien». Comment peut-on y mettre fin ? «Il suffit de le décider», martèle-t-il. Et quand on lui demande « Quand ? », sa réponse est sans équivoque : «Hier !».

(LDL)

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