Hébron

Hébron, comme l'Algérie coloniale

Alain Ruscio - Le Monde Diplomatique - Lettres de ... "

Les manuels dâhistoire religieuse nous enseignent que le sanctuaire dâAbraham, dit également Tombeaux des Patriarches, à Hébron, en Cisjordanie, est considéré comme un lieu saint par les trois grands monothéismes, ce qui entraîne les tensions que lâon imagine entre lâislam et le judaïsme. Force est de reconnaître cependant que, des trois groupes de fidèles de ces religions, seuls les fondamentalistes juifs sâexpriment en termes dâexclusion. Et dâabomination.

Le 25 février 1994, il avait été le lieu dâun massacre épouvantable, un colon israélien extrémiste, Baruch Goldstein [1], y ayant ouvert le feu sur les fidèles musulmans en pleine prière, faisant 29 morts, dont 7 enfants, et 250 blessés.

Cet édifice ancien domine la ville, au cœur dâune Cisjordanie déchirée aujourdâhui encore entre une Autorité palestinienne acculée à la défensive et une armée dâoccupation israélienne surpuissante.

La simple déambulation dans les rues de cette ville amène une montée progressive et irrépressible de lâangoisse. La vieille ville, avec ses rues animées caractéristiques de tout lâOrient, a vu en son cœur même apparaître une colonie urbaine, un bloc dâimmeubles, comme une excroissance â quelques centaines de colons protégés par autant de soldats, à lâintérieur dâun mur muni de tours de guet et percé de plusieurs check-points. Ailleurs, dans la ville, côté «israélien», on peut croiser dâautres militaires, nombreux, en armes, arpentant des rues désertes, parsemées de magasins vidés, rideaux fermés, dâimmeubles aux vitres brisées, aux murs affaissés, alternant çà et là avec quelques maisons délabrées, préservées de la fermeture par la «bienveillance» des occupants et habitées par quelques familles palestiniennes.

Nous étions une vingtaine de Français, attachés contre vents et marées au tourisme solidaire, ce 23 octobre 2013, à arpenter cette ville sinistrée, puis à nous diriger vers la partie musulmane du sanctuaire dâAbraham. Le seuil franchi, nous avions commencé à ôter nos chaussures, avant de pénétrer dans le cœur des lieux. Soudain arriva, en trombe, un officier israélien, barbe poivre et sel, œil perçant, larges épaules, mitraillette au poing, sorte de sous-Bigeard sioniste. Un Palestinien alla au-devant de lui, lui expliquant quâil était là dans une enceinte religieuse, quâune détention dâarmes y était indécente.

Il nâobtint pour toute réponse quâun arrogant : «Ici, câest Israël !».

Lâofficier sâadressa ensuite, sur un ton ouvertement menaçant, à ceux dâentre nous qui avaient un appareil photo : «Pas de photos !» (il nâavait pas compté avec lâhabileté de ceux qui savent manier un téléphone portable : certains dâentre nous ont gardé des preuvesâ). Alors que nous protestions contre sa présence, il nous lança, sur le même ton : «Allez donc écouter ces mensonges» (formule répétée trois fois : «lies, lies, lies»), cette aimable apostrophe désignant les mots prononcés à lâintérieur dâune mosquée sainte.

Mais le pire arrivait. Ce provocateur fut ensuite suivi dâune bonne trentaine de soldats, hommes et femmes â cheveux détachés, au mépris là encore des règles dâun édifice musulman â armés, bottés, sanglés. Ils marchèrent dâun pas décidé à lâintérieur de lâédifice. Le spectacle des musulmans présents sâefforçant de dérouler le plus rapidement possible des tapis pour que ces godillots impies ne touchent pas le sol de la mosquée serrait la gorge. Certains dâentre nous en ont pleuré de rage. Tous les militaires regardaient dans notre direction avec un mépris non dissimulé : ces touristes qui avaient le front de considérer une mosquée comme un lieu respectable ne pouvaient être que des complices des «terroristes palestiniens».

Leur groupe sâest alors dirigé au fond de lâédifice. Puis, un juif orthodoxe, un civil, a déployé face à eux â et donc nous tournant le dos â une sorte de calicot : un plan ? Et si oui, dans quel but ? Un slogan ? Et, dans ce cas, de quel contenu ? La mystérieuse conversation dura un petit quart dâheure. Puis, ils partirent, au même rythme.

Toutefois, ce nâétait pas totalement fini. Lorsque nous revînmes récupérer nos chaussures, le sous-Bigeard était resté. Il nous observa durant tout le temps que nous remettions nos souliers, avec le même air méprisant. Quâespérait-il ? Que nous tombions dans son ignoble provocation ? Que nous élevions la voix ? Il aurait été, semble-t-il, bien heureux de nous convoquer «quelques heures» dans son PC (poste de commandement).

A la sortie, le Palestinien qui avait «osé» interroger lâofficier israélien fut interpellé par la police. Il dut remettre ses papiers dâidentité. Mais le groupe de Français resta planté devant le poste et le protestataire ne fut pas arrêté.

Nous étions dix-huit Français, présents ce jour-là, à cette heure-là, à pouvoir témoigner des événements ci-dessus décrits.

Nous nâavons passé, en tout, que quelques heures à Hébron. Est-ce suffisant pour ne serait-ce que tenter dâimaginer ce que peut être le calvaire quotidien des Palestiniens, placés chaque jour devant des actes qui agressent leur identité, leur nation, leur religion ? Evidemment non. Ce nâest certes pas la facette la plus grave de lâoccupation, comparée aux emprisonnements par milliers, aux assassinats, aux expulsions de familles entières, à lâaccaparement des terres, aux implantations illégales de colonies sionistes. Mais le fait est : le mépris, les provocations empoisonnent la vie quotidienne des Palestiniens.

Lâhistorien de la question coloniale qui observe ce type dâévénement ne peut que faire le rapprochement avec les pires moments de lâAlgérie française.

Alain Ruscio est historien, auteur notamment de Le Credo de l’homme blanc. Regards coloniaux français, XIXe - XXe siècles, Complexe, Bruxelles, 1996 ; réed. 2002.
(LDL)

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