Hamas

Qu'est-ce que le Hamas ?

Alain Gresh (27 janvier 2009) - Les blogs du Diplo - Nouvelles d'Orient

Le Mouvement de la rĂ©sistance islamique (dont l’acronyme en arabe donne « Hamas », qui signifie « zèle Â») a Ă©tĂ© crĂ©Ă© par la SociĂ©tĂ© des Frères musulmans en dĂ©cembre 1987, au lendemain du dĂ©clenchement de la première Intifada. Le Hamas se dĂ©veloppe d’abord Ă  Gaza, qui restera le principal de ses fiefs, avant d’étendre ses activitĂ©s Ă  la Cisjordanie.

Pourquoi les Frères musulmans ont-ils pris cette décision de créer une organisation de combat ? Après la défaite arabe de juin 1967, il a fallu plusieurs années aux Frères musulmans pour se réorganiser. Ils vont profiter de la vague islamiste qui monte dans toute la région. Dans les territoires occupés, la Société bâtit un réseau dense d’institutions sociales autour des mosquées : jardins d’enfants, bibliothèques, cliniques, clubs sportifs, etc. Entre 1967 et 1987, le nombre de mosquées passe de 400 à 750 en Cisjordanie, de 200 à 600 à Gaza. Créé en 1973, le Centre islamique de Gaza, dirigé par le cheikh Ahmed Yassine, devient le coeur battant de la Société. L’organisation reçoit un appui important de l’étranger, notamment de l’Arabie saoudite, qui lui donne des moyens considérables.

Néanmoins, malgré leurs moyens et leurs atouts, les Frères musulmans souffrent, dans les années 1970 et 1980, de leur quiétisme face à l’occupation. Si leur but final reste la libération de la Palestine, ils accordent la priorité à la réforme de la société — d’où leur relative inertie dans le combat nationaliste. Les services de renseignement israéliens le comprennent si bien qu’ils font preuve d’une réelle mansuétude à l’égard des Frères, considérés comme un utile contrepoids à l’OLP. En 1980, une scission frappe le mouvement : le djihad islamique reproche aux Frères musulmans leur trop grande passivité et se lance rapidement dans l’action violente.

La décision de créer le mouvement Hamas et de participer à l’Intifada témoigne d’une réelle évolution de la Société des Frères musulmans, au sein de laquelle des militants plus jeunes ont pris des responsabilités. Le Hamas se montrera très actif durant la « révolte des pierres », n’hésitant pas à rester à l’écart de la direction unifiée qui se réclame de l’OLP. Très bien structuré, proche des plus démunis, disposant d’une aura religieuse, le mouvement s’affirme comme un concurrent sérieux au Fatah et à l’OLP. Il crée une branche militaire, les brigades Ezzedine Al Kassam.

Un épisode jouera un rôle important dans l’histoire du mouvement : en décembre 1991, le premier ministre israélien Itzhak Rabin expulse 415 militants vers le Liban. Ils finiront par rentrer, mais cette répression ne fait qu’accroître la popularité de l’organisation – et crée ses premiers contacts avec le Hezbollah.

Le Hamas adopte sa Charte, le 18 aoĂ»t 1988. Il reconnaĂ®t sa filiation avec l’organisation des Frères musulmans. Il « considère que la terre de Palestine est une terre islamique waqf [1] pour toutes les gĂ©nĂ©rations de musulmans jusqu’au jour de la rĂ©surrection  ».

Enfin, malgrĂ© les rivalitĂ©s — et parfois les affrontements —, le Hamas dĂ©clare Ă  propos de l’OLP : « Notre patrie est une, notre malheur est un, notre destin est un et notre ennemi est commun. » C’est pour l’essentiel sur le terrain politique, et non religieux, que le Hamas s’oppose Ă  l’OLP : il reprend les thèses qui Ă©taient dominantes dans l’OLP avant les annĂ©es 1975, celles de la libĂ©ration de toute la Palestine. Enfin, le texte de la Charte a des connotations antisĂ©mites, avec une rĂ©fĂ©rence au Protocole des sages de Sion (un faux crĂ©Ă© par la police tsariste au dĂ©but du XXe siècle) et aussi une dĂ©nonciation des « complots Â» des loges maçonniques, des clubs Rotary et Lyons… Ces notations antisĂ©mites sont condamnables et condamnĂ©es largement. Il faut dire que ces dĂ©lires, notamment sur Le Protocole des sages de Sion se retrouvent frĂ©quemment dans certains livres et articles publiĂ©s dans le monde arabe. InterrogĂ©s lĂ -dessus, les dirigeants du Hamas affirment qu’il ne faut tenir compte que de leur plate-forme dĂ©fendue durant la campagne de 2006 (lire plus bas) – argument qui n’est pas recevable en ce qui concerne les rĂ©fĂ©rences au protocole de Sion.

Une caractĂ©ristique du Hamas est soulignĂ©e par Jean-François Legrain : « Un second contresens consiste Ă  faire de Hamas un mouvement nationaliste au discours religieux quand il s’agit fondamentalement d’un mouvement de resocialisation religieuse, certes dotĂ© d’un agenda politique. (...) Hamas, mĂŞme s’il avait quasi instantanĂ©ment phagocytĂ© l’Association des Frères musulmans dont il n’était Ă  l’origine que le “bras”, avait pour raison d’être essentielle dans l’esprit de cheikh Yassine que sa mission de da’wa (prĂ©dication active de l’islam) Ă  laquelle Ă©taient strictement subordonnĂ©s le politique et le militaire. A plusieurs reprises, son apprĂ©hension des rapports de force avec IsraĂ«l et l’AutoritĂ© palestinienne a ainsi conduit Hamas, aux antipodes de l’attitude de tout mouvement de libĂ©ration nationale, Ă  prendre ses distances tant avec le militaire (les diffĂ©rentes trĂŞves de 1995, 1996 et des dernières annĂ©es) qu’avec le politique (par exemple et de façon surprenante, au lendemain mĂŞme de la tournĂ©e triomphale du cheikh Yassine dans le monde musulman Ă  sa sortie de prison en 1998). Hamas s’est alors repliĂ© sur le tissu associatif assujetti Ă  ses exigences de mobilisation morale, seules quelques cellules manifestant leur dĂ©sapprobation par des initiatives militaires locales.»

Dans la logique de son programme politique, le Hamas condamne les accords d’Oslo signés le 13 septembre 1993. Mais l’installation de l’Autorité palestinienne à Gaza en 1994 pose de nouveaux défis à l’organisation, prise entre sa rhétorique de libération totale de la Palestine, sa volonté de ne pas provoquer une guerre civile inter-palestinienne et sa détermination à préserver son réseau associatif. Le Hamas engage un dialogue avec Yasser Arafat. Ce dernier joue à merveille de la carotte et du bâton, multipliant les arrestations et les intimidations tout en dialoguant avec l’organisation et en autorisant certains de ses organes de presse. Fin 1995, il paraît même sur le point d’obtenir la participation du mouvement aux élections du parlement palestinien de janvier 1996, mais cela n’aboutira pas.

L’assassinat d’Itzhak Rabin en novembre 1995, l’escalade entre les forces israĂ©liennes et le Hamas – marquĂ©e par une vague d’attentats-suicides dĂ©but 1996 –, l’extension permanente de la colonisation, la victoire de Benjamin Netanyahou aux Ă©lections lĂ©gislatives israĂ©liennes vont changer la donne. MalgrĂ© la victoire d’Ehoud Barak aux Ă©lections de 1999, les nĂ©gociations de paix Ă©choueront (largement par la faute du gouvernement israĂ©lien — lire « Le “vĂ©ritable visage” de M . Ehoud Barak » , Le Monde diplomatique, juillet 2002) et Ă©clate la seconde Intifada en septembre 2000.

La mort d’Arafat, l’élection de Mahmoud Abbas Ă  la tĂŞte de l’AutoritĂ©, la convocation de nouvelles Ă©lections lĂ©gislatives palestiniennes en janvier 2006, marquent une nouvelle Ă©tape dans les territoires occupĂ©s. Le scrutin va confirmer l’évolution du mouvement Hamas vers un plus grand pragmatisme. Alors qu’il avait refusĂ© les accords d’Oslo et toutes les institutions qui lui Ă©taient liĂ©es, le Hamas accepte de participer aux Ă©lections de janvier 2006. Plusieurs de ses dirigeants, dont le cheikh Ahmed Yassine, assassinĂ© par l’armĂ©e israĂ©lienne en 2004, ont affirmĂ© qu’ils acceptaient la crĂ©ation d’un Etat palestinien sur les territoires occupĂ©s de 1967. Le programme politique dĂ©fendu durant la campagne Ă©lectorale n’a rien Ă  voir avec le contenu de la Charte de 1988 (lire Paul Delmotte, « Le Hamas et la reconnaissance d’IsraĂ«l Â», Le Monde diplomatique, janvier 2007).

Il est important de rappeler les deux raisons qui ont amenĂ© les Palestiniens Ă  voter pour le Hamas : la corruption de l’AutoritĂ© palestinienne (et donc du Fatah) et, surtout, le fait que la voie choisie par le Fatah Ă  Oslo, celle de la nĂ©gociation et de l’abandon de la lutte armĂ©e, avait Ă©chouĂ©. Le Hamas n’est pas contre des nĂ©gociations, mais pense que celles-ci doivent s’accompagner d’une pression militaire (c’était d’ailleurs la position dĂ©fendue par une partie des dirigeants du Fatah au dĂ©but de la seconde Intifada, notamment par Marwan Barghouti).

Le Hamas a multipliĂ© les dĂ©clarations en ce sens depuis plusieurs mois. L’ancien prĂ©sident amĂ©ricain Jimmy Carter a rencontrĂ© les dirigeants du Hamas Ă  Gaza ainsi que Khaled Mechaal, le chef du bureau politique du Hamas Ă  Damas. Carter Ă©crit : Après de longues discussions avec les dirigeants de Gaza, ces dirigeants du Hamas (Ă  Damas) ont affirmĂ© qu’ils « accepteraient tout accord de paix qui serait nĂ©gociĂ© entre les IsraĂ©liens et le prĂ©sident de l’AutoritĂ© palestinienne Mahmoud Abbas, qui dirige aussi l’OLP, Ă  la condition que cet accord soit acceptĂ© par les Palestiniens par rĂ©fĂ©rendum ou par un gouvernement Ă©lu d’unitĂ© nationale Â». « An Unnecessary War Â» (Washington Post, 8 janvier).

Lors d’un entretien que j’ai rĂ©alisĂ© Ă  Damas en dĂ©cembre, Khaled Mechaal a dĂ©clarĂ© : « Le Hamas et les forces palestiniennes ont offert une occasion en or d’apporter une solution raisonnable au conflit israĂ©lo-arabe. Malheureusement, personne ne s’en est saisi, ni l’administration amĂ©ricaine, ni l’Europe, ni le Quartet. Notre bonne volontĂ© s’est heurtĂ©e au refus israĂ©lien que personne n’a la capacitĂ© ou la volontĂ© de surmonter. Dans le document d’entente nationale de 2006 signĂ© avec toutes les forces palestiniennes (Ă  l’exception du djihad islamique), nous affirmons notre acceptation d’un Etat palestinien dans les frontières du 4 juin 1967, avec JĂ©rusalem comme capitale, sans colonies et avec le sujet (mawdou’) du droit au retour. C’est le programme commun aux forces palestiniennes. Certaines veulent plus, d’autres moins. Ce programme date de trois ans. Les Arabes veulent quelque chose de similaire. Le problème est en IsraĂ«l. Les Etats-Unis jouent un rĂ´le de spectateur dans les nĂ©gociations et ils appuient les rĂ©ticences israĂ©liennes. Le problème n’est donc pas le Hamas, ni les pays arabes : il est israĂ©lien. Â»

Pourquoi le Hamas prône-t-il la violence ? Son principal argument est que le chemin de la seule négociation adopté par l’OLP en 1993 n’a donné aucun résultat. On peut aussi remarquer que l’Autorité sous la direction de Mahmoud Abbas, qui négocie depuis 2005 un accord de paix n’a pas réussi à obtenir que le gouvernement israélien accepte la création d’un Etat palestinien sur tous les territoires occupés en 1967, avec Jérusalem-est comme capitale.

Enfin, une dernière remarque concernant la violence contre les civils. Toute mort de civil est une mort de trop. Mais si l’on condamne les tirs de roquettes du Hamas, ne faut-il pas d’abord condamner les crimes commis par un Etat organisé, membre des Nations unies ?

Le terrorisme d’Etat n’est-il pas plus condamnable que tout terrorisme ? Je rappelle, encore une fois, ce qu’écrivait Nelson Mandela, Ă©voquant ses nĂ©gociations avec le gouvernement blanc sud-africain et ses demandes d’arrĂŞter la violence, Nelson Mandela a Ă©crit : « Je rĂ©pondais que l’Etat Ă©tait responsable de la violence et que c’est toujours l’oppresseur, non l’opprimĂ©, qui dĂ©termine la forme de la lutte. Si l’oppresseur utilise la violence, l’opprimĂ© n’aura pas d’autre choix que de rĂ©pondre par la violence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de lĂ©gitime dĂ©fense. Â»

Peut-on faire confiance au Hamas, alors que sa Charte n’a pas Ă©tĂ© abrogĂ©e ? Rappelons que la mĂŞme question a Ă©tĂ© posĂ©e durant des annĂ©es Ă  l’OLP et Ă  Yasser Arafat et que les accords d’Oslo ont Ă©tĂ© signĂ©s avant que cette charte n’ait Ă©tĂ© officiellement abrogĂ©e par le Conseil national palestinien. Pendant deux dĂ©cennies, IsraĂ«l et les Etats-Unis ont refusĂ© tout contact avec l’organisation sous ce prĂ©texte et sous le prĂ©texte qu’elle Ă©tait une organisation terroriste; la France et nombre de pays europĂ©ens avaient, Ă  l’époque, refusĂ© cet ostracisme.

L’Union europĂ©enne et les Etats-Unis posent trois conditions au dialogue avec le Hamas :

  • qu’il reconnaisse l’Etat d’IsraĂ«l ;
  • qu’il renonce Ă  la violence;
  • qu’il reconnaisse les accords d’Oslo.

Deux points mĂ©ritent d’être soulignĂ©s : pourquoi le dialogue avec le gouvernement israĂ©lien n’est-il pas soumis aux mĂŞmes conditions ? Pourquoi IsraĂ«l ne reconnaĂ®t-il pas un Etat palestinien dans les frontières de 1967 ? Pourquoi ne renonce-t-il pas Ă  la violence ? Pourquoi construit-il des colonies dans les territoires occupĂ©s en violation des accords d’Oslo (et du droit international) ?

D’autre part, si l’on pense qu’il faut faire Ă©voluer le Hamas, comment le faire sans dialoguer avec lui ? N’est-ce pas le dialogue europĂ©en avec l’OLP qui a permis d’avancer ?

(LDL)

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