Morale

De la supériorité morale juive

Shlomo Sand - "Comment j'ai cessé d'être juif" - Ed. Flammarion

Nombre de ceux qui, coupés de la croyance consolatrice en un Dieu, se disent à nouveau juifs laïcs, invoquent aujourd'hui l'excellence de l'éthique juive. Pendant des siècles, les juifs ont été stigmatisés pour leur morale dégradée d'usuriers sans scrupule ou de commerçants escrocs (les œuvres de William Shakespeare ou de Charles Dickens ne font pas exception). À la suite du choc créé par le génocide, les conceptions antijuives ont connu des changements radicaux. Divers cercles intellectuels mirent l'accent sur une donnée incontestable; nombre de fils et filles de la bourgeoisie juive ne poursuivaient pas la voie parentale d'accumulation du capital, mais se plaçaient au contraire en penseurs et dirigeants, du côté des opprimés et des exploités.

Depuis Karl Marx lui-même, qui a consacré sa vie au prolétariat industriel du XIXème siècle, en passant par Léon Trotski et Rosa Luxemburg, Léon Blum, et jusqu'à Howard Zinn et les centaines de jeunes qui s'engagèrent dans les luttes pour l'égalité des droits des Noirs aux États-Unis ou se solidarisèrent avec les Vietnamiens, nombreux furent ceux qui, issus de familles juives, se sont révoltés et ont lutté avec constance pour l'avènement de la justice et des droits sociaux.

L'image du juif s'est ainsi retournée pour être adoubée, de nos jours, dans l'Europe philosémite et «judéo-chrétienne ». On recherche désormais une causalité immanente à la présence massive de descendants juifs aux côtés de la culture et du progrès humain. Beaucoup eurent tôt fait d'y voir l'empreinte de l'antique morale juive.

Les motivations des révoltés contre l'injustice s'expliquaient par une éducation juive reposant, semblait-il, sur une longue tradition humaniste. Selon cette approche, le « peuple» qui a donné au monde les dix commandements a poursuivi sa trajectoire spécifique parmi les autres peuples pour les initier aux principes sublimes des prophètes bibliques. On jugea opportun de mettre en exergue la philosophie religieuse du « dialogue» de Martin Buber, et de se saisir, aujourd'hui, sur ce même fond, de la théorie de l'« autre », dans l' œuvre philosophique d'Emmanuel Levinas.

Depuis quelque temps, nombre d'intellectuels s'emploient à créditer le judaïsme d'une éthique supérieure, d'amour de l'autre, de solidarité immanente avec celui qui souffre et qui est opprimé.

Cependant, de même que dans le passé la mauvaise réputation des juifs reposait sur des assertions fondamentalement mensongères, l'image aujourd'hui mise en avant d'une supériorité morale juive relève d'un mythe bricolé et dépourvu de tout fondement historique; ce que ni la pensée de Buber ni celle de Levinas ne pourront infirmer.

La tradition juive a reposé, pour l'essentiel, sur un éthos intracommunautaire. Le défaut de morale universaliste se retrouvait, certes, chez d'autres communautés religieuses, mais il fut toujours très appuyé chez les juifs, de par leur situation d'isolement consécutive aux persécutions. Le judaïsme a modelé une morale particulariste ethno-religieuse, et ce de façon marquée durant plusieurs siècles.

On a coutume, pour démontrer les bases universelles de la morale juive, de citer le verset biblique: « Si un étranger vient séjourner avec toi, dans votre pays, vous ne l'opprimerez point. Vous traiterez l'étranger en séjour parmi vous comme un indigène au milieu de vous. Tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers dans le pays d'Égypte» (Lévitique 19, 33-34). Le terme « étranger» (ger en hébreu), peut être compris comme signifiant «nouvel habitant» ; mais il est probable que le sens a trait exclusivement à l'imigré soumis ayant adopté la croyance en Yahvé dont il accomplit une partie des commandements.

La Bible interdit expressément la coexistence des idolâtres et des adeptes de Yahvé sur la Terre promise. Le terme ger ne s'applique jamais aux Cananéens ni aux Philistins incirconcis.

Dans le même chapitre biblique se trouve le célèbre aphorisme: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» (Lévitique 19, 18), que le Nouveau Testament a repris (Matthieu 19, 19; Marc 12, 31; Romains D, 9).

Peu sont pourtant prêts à reconnaître et à souligner que le verset intégral, dans le texte sacré de Yahvé, stipule: « Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple, et tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Maimonide, le plus grand exégète juif de tous les temps, dans son ouvrage Mishné Torah, a donc interprété la phrase ainsi: « Tout homme doit aimer tous ceux d'Israël comme lui-même... ».

Pour le yahvisme, comme pour le judaïsme ultérieur, ce principe concerne uniquement ceux qui communient dans la même foi, et non pas l'humanité entière.

Les spectateurs émus par La Liste de Schindler ont entendu, à la fin, la déclaration noble et généreuse, à l'intention de l'Allemand qui a sauvé des juifs: « Celui qui sauve une seule vie a préservé un monde entier». Combien savent que dans le Talmud de Babylone, qui fut toujours, pour la Loi juive, le texte déterminant, il est écrit: « Celui qui sauve la vie d'un fils d'Israël .. sauve un monde entier» (traité Sanhédrin, 37, 1).

La cosmétique rhétorique de Spielberg procède d'intentions louables, qui ont plu, mais l'humanisme du film hollywoodien a très peu à voir avec la tradition juive!

Pendant des siècles, les juifs ont plus étudié le Talmud que la Bible. Certes le Pentateuque était bien connu dans les écoles talmudiques, grâce aux Parashiot Hashavoua (l'extrait hebdomadaire de la Torah lu publiquement chaque shabbat), mais il n'y avait pas de débats sur les messages des grands prophètes. Les aspects universels de la prophétie biblique ont davantage imprégné la tradition chrétienne que la tradition juive. La position d'inégalité envers l'« autre» non juif n'est toutefois pas toujours aussi univoque que celle formulée, par exemple, dans le Talmud: «On vous appelle homme, et les peuples du monde ne sont pas appelés homme» (Yevamot 51, 1).

Ce n'est pas cependant le fait du hasard si Abraham Yitzhak Hacohen Kook, principal architecte du processus de nationalisation de la religion juive au XXème siècle, et premier grand rabbin de la communauté de colons en Palestine avant la création de l'État d'Israël, a pu écrire dans son ouvrage intitulé Lumières:

«La différence entre une âme d'Israël, avec son authenticité, ses souhaits intérieurs, son aspiration, sa qualité et sa vision, et l'âme de tous les non-juifs, à tous les niveaux, est plus grande et plus profonde que la différence entre l'âme d'un homme et celle d'un animal; parmi ces derniers, il n'y a qu'une différence quantitative, tandis qu'entre ceux-ci et les premiers existe une différence qualitative spécifique».

Les écrits du rabbin Kook servent aujourd'hui encore de guide spirituel à la communauté des colons nationaux-religieux installés dans les territoires occupés.

Shlomo Sand est professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Tel Aviv. Il a publié notamment "Les mots et la terre - Les intellectuels en Israël" (2006), "Comment le peuple juif fut inventé" (2009), "Comment la terre d'Israël fut inventée" (2012) et "Comment j'ai cessé d'être juif" (2013)
(LDL)

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