Humour

La Shoah ? Même pas drôle

Sarah Bau - Haaretz, via "Courrier International" (16 septembre 2004)

Faire rire avec l'Holocauste, quelques humoristes israéliens s'y risquent non sans susciter le scandale et la polémique. Le présent article, qui traite de ce sujet délicat entre tous, a été pendant des semaines l'un des plus lus sur le site de Haaretz en hébreu. Mais il a très vite été retiré du site en anglais..

Le plus gros tabou de la société israélienne est également une source intarissable d'humour noir mais refoulé: la Shoah.
Pourquoi est-il quasi impossible de faire rire de la Shoah et comment y parvenir ?

« Je vous donne les mots 'Hitler' et 'tomate'. A présent,écrivez n'importe quelle phrase entre ces deux mots et vous obtiendrez une bonne petite blague ». Uzi Weil, "Quatrième de couverture", chronique de l'hebdomadaire Ha'Ir ["La Ville"]).

Hitler et une tomate ? Le mal incarné et un simple légume ? Sans la phrase demandée, l'absurde de la situation saute aux yeux. Mais un sentiment de culpabilité vient aussitôt se greffer. Une blague sur la Shoah ? Pas question ! Et pourtant. C'est tellement gros qu'il est presque impossible de ne pas rire. Oh, on s'excusera aussitôt en prétendant que c'est un rire désespéré, la seule excuse pour justifier que l'on puisse rire en entendant ceci : où se trouvait la plus forte concentration de Juifs pendant le génocide ? Réponse : dans l'atmosphère.

Et on s'enfoncera dans les justifications oiseuses. Il ne faut pas avoir honte. Le rire est libérateur. Le rire est un moyen légitime d'autodéfense. Le rire est un remède contre la mélancolie. Le rire vous aide à mieux vous rendre compte de la gravité du sujet. Le rire, le rire... Le seul ennui, c'est que, dès qu'il s'agit de la Shoah, aucun de. ces arguments ne va de soi.

Cela fait cinquante-six ans qu'Israël existe, mais le thème de la Shoah est toujours un passager clandestin de notre humour national, en dépit de quelques vaines tentatives d'immoler cette vache sacrée. Car que peut-on trouver de drôle dans le décompte de 6 millions de cadavres ? Rien. Six millions de Juifs réduits en cendres ne peuvent prêter à rire. Par contre, ce qui peut donner lieu à des blagues d'un humour particulièrement féroce, ce sont des sujets comme l'industrie de la Shoah et sa récupération à des fins politiques.

Exemple édifiant: ce dialogue extrait de Sokhnei Mesillot [Les convoyeurs] d'Assaf Tzippor, une pièce interprétée par Keren Mor et Shai Avivi, deux comé­ diens de la troupe Cameri.

Un voyagiste répond au téléphone à un client israélien: « Pour la Pologne, nous avons plusieurs formules. Tout d'abord, nous avons la formule de base: cinq camps de concentration en dix jours, hébergement dans un hôtel quatre étoiles de Varsovie et une journée libre pour faire du lèche-vitrines. Autre formule avantageuse, la 'Pologne classique' : sept camps de concentration en quatorze jours, hébergement dans un hôtel quatre étoiles et, le dernier jour, une visite du ghetto de Varsovie couplée à une après-midi de shopping. Autre formule plus intéressante encore : le 'week-end polonais' avec sept camps de concentration en trois jours, mais sans journée libre pour faire du lèche-vitrines. Enfin, il y a la dernière formule : 'Douze jours à travers la Pologne', avec TOUS les camps de concentration. Ma nièce a pris cette formule avec son école et je peux vous dire qu'elle en a eu plein la vue. A Auschwitz, elle a même pleuré".

Raccrochant le téléphone, l'agent de voyages se retourne vers un client assis devant lui et lui demande :

« Où en étions-nous ? »
- Le client: « Veuillez m'excuser, mais ce que vous venez de dire à propos de la Pologne, sur ces sept camps en trois jours et tout ça, vous ne trouvez pas ça un peu ... »
- L'agent: « Un peu trop? vous seriez surpris de voir tout ce qu'on peut faire en trois jours »
- Le client: « Non, non, vous ne trouvez pas ça un peu ... »
- L'agent: « Cher ? »
- Le client: « Non,je ne voudrais pas vous vexer, mais ça ne vous semble pas horrible ? »
- L'agent: « Eh ben quoi? Ce qui s'est passé en Pologne, c'était vachement horrible, non ? »

Dans l'écriture de ses sketchs parfois diffusés sur Canal 2 et dénonçant la commercialisation et la manipulation de la Shoah, la troupe Cameri est aidée par des écrivains et des auteurs impertinents tels qu'Assaf Tzippor, Uzi Weil, Etgar Keret ... un des sketchs les plus gonflés s'appelle Shoah et est l'œuvre d'Assaf Tzippor : un rescapé des camps y détaille par le menu des souvenirs effroyables, jusqu'à ce qu'il s'avère qu'il s'agit tout simplement de chutes du film de Spielberg « La Liste de Schindler » ...

Dans Ha 'Getto [Le ghetto], toujours d'AssafTzippor, Shai Avivi explique à son partenaire Rami Heuberger quel itinéraire il doit suivre pour se rendre à une soirée àTel-Aviv : il lui suffit d'emprunter l'avenue des Pendus, le boulevard Auschwitz et la place Dachau.

Dans Ha'Shdula ha'yisreelit [Le lobby israélien], écrit par le romancier Etgar Keret, deux responsables sportifs israéliens essaient de convaincre un juge de ligne allemand responsable d'une course d'obstacles de laisser un peu d'avance au concurrent Israélien, eu égard au passé tragique ...

"Dans une blague, la question est toujours de savoir de qui on veut rire, estime Uzi Weil, un des auteurs de la troupe Cameri. L'humour étant une arme, contre qui se bat-on ? Dans mes sketchs.]e m'attaque au contraste entre notre vocabulaire doucereux et notre exploitation de l'émotion que suscite la Shoah pour atteindre des objectifs bien moins élevés ».

Coupure de presse: "Le ketchup, c'est l'Auschwitz des tomates". Voici ce qu'a déclaré le président de l'Organisation des cultivateurs de tomates de la vallée du Jourdain, dans un discours prononcé lors d'une manifestation contre la décision de la Knesset d'augmenter le taux minimal de tomate dans la fabrication du ketchup.

Le président s'est finalement excusé. "D'abord,je n'ai pas comparé la Shoah au ketchup. J'ai dit que c'était comme la Shoah, dans le sens que c'était une catastrophe. Deuxièmement,je suis le petit-fils de rescapés des camps et je n'ai pas l'intention de relativiser le génocide. Troisièmement, si quelqu'un a le droit de relativiser la Shoah, c'est bien moi, parce que je suis le petit-fils de rescapés. Mais je n'ai pas fait de comparaison. Comment oserais-je faire une comparaison? La Shoah, c'était horrible, c'était franchement horrible. Et puis, pourquoi est-ce que vous vous en prenez à moi ? Hein ?Vous êtes de la Gestapo ?" (UziWeil, "Quatrième de couverture").

Titre d'un journal: "Scandale à la Knesset à la suite d'une comparaison entre Himmler et Hitler". "On ne peut pas comparer ! On ne peut pas comparer !" s'exclame le président de la Knesset. (Uzi Weil, "Quatrième de couverture'').

Quand on lui demande pourquoi il attaque à ce point les comparaisons entre le génocide et n'importe quoi, Uzi Weil répond: "Quand quelqu'un évoque la Shoah, tout le monde est paralysé. C'est un truc génial pour neutraliser votre adversaire". Mais Weil comprend pourquoi il n'est pas facile de faire rire en parlant du génocide: "La douleur incurable est la pire de toutes. Vous pouvez rire de quelque chose qui vous blesse quand vous savez qu'au fond il y a une solution. Mais la douleur de la Shoah est incurable. Vous n'êtes pas certain que c'est terminé. Et l'énigme de la Shoah est encore plus abyssale qu'il y a soixante ans".

Extrait de Ha'Mahshof [Le décolleté], un sketch écrit et joué pour la télévision par le duo Yoni Lahav et Guy Meroz. Le sketch a été finalement interdit d'antenne.

LA VOISINE NYMPHOMANE D'ANNE FRANCK

Guy: "Comme vous pouvez le voir, il n 'y a rien de plus facile que d'écrire une comédie musicale. Yoni, quel genre d'opérette nous as-tu écrit ?

Yoni : Tout à fait, Guy, rien de plus facile. En général, les gens prennent des contes enfantins et les mettent simplement en musique. J'ai longtemps hésité entre une adaptation de Maya l'abeille et une de Winnie l'ourson. Finalement, j'ai jeté mon dévolu sur le célèbre journal d'Anne Frank.

Guy: J'imagine déjà le succès de la bande-annonce: 'Le Journal d'Anne Frank - la comédie musicale. Vous aviez lu le livre? Vous aviez aimé le film? Vous adorerez la comédie. Anne Frank en Dolby Stéréo, c'est du sérieux !"

Dernier acte de la comédie: Anne Frank est endormie entre ses parents. On frappe à la porte et on entend de la musique en fond.

Anne (en chantant.) : "Toc, toc, toc ! On frappe à la porte ? Qui c'est ? Qui c'est ? Qui c'est ?
- Papa: Le laitier ?
- Maman: Le marchand de légumes ?
- Papa: La voisine nymphomane ?
- Tous ensemble: Toc, toc, toc ! On frappe à la porte ? Qui c'est ? Qui c'est ? Qui c'est ?
- Anne: Le boulanger ?
- Maman : Le docteur ?
- Papa: La voisine nympho ?

Un officier nazi fait tout à coup son entrée: Je ne suis pas le boulanger. Je ne suis pas le docteur. Et je ne suis pas la voisine nymphomane. Devine qui t'a trahie ?
Tous ensemble avec le nazi: Bon sang mais c'est bien sûr ! La voisine nympho !"

Ce sketch dénonce un autre phénomène de. société : la multiplication des comédies musicales enfantines. Guy Meroz, un des comédiens, s'attendait à faire scandale : "Sur les radios généralistes, il est tout simplement impossible de toucher à la Shoah", dit-il. Meroz sait bien de quoi il parle. En janvier dernier [2004], un scandale éclatait à la suite de Pini Ha'Gadol, une émission diffusée sur Beep, une chaîne pour la Jeunesse.

Un acteur déguisé en Hitler se mettait à chanter des chansons enfantines populaires. Dans un autre sketch, de faux sous-titres étaient incrustés sous des extraits du documentaire Shoah de Claude Lanzmann. Diffusés en plein été, ces programmes furent ensuite "nettoyés" après une plainte du Conseil de l'audiovisuel.

Meroz s'est excusé personnellement dans une tribune du quotidien populaire Maariv. Il jure encore qu'il n'a pas voulu faire rire de la Shoah. "Il n'y a rien de drôle dans la Shoah, mais, comme humoriste, vous devez vous frotter aux extrêmes. Mais la Shoah est trop extrême et trop au cœur de nos vies".

"Si la Shoah avait lieu aujourd'hui, alors, à côté des tas de chaussures et de vêtements, il faudrait ajouter une pile de téléphones portables" (Gil Kopatch).

"Voilà un exemple d'humour réussi sur le génocide", remarque l'écrivain Amir Gutfreund, dont le roman Ha 'Shoah shelanou [Notre Shoah] vient d'être traduit en allemand (Unser Holocaust). "Il utilise la Shoah pour parler de nous, non pour parler des fours crématoires ou des rescapés des camps. Il se bat contre ces choses qui nous dominent". .

Fort bien. Mais la question est de savoir si le génocide [des juifs d'Europe - ndlr] est le terrain adéquat. Tout le monde sait que placer une vache dans un abattoir n'est pas la même chose que l'équarrir au milieu d'un salon. Avec le temps, les références à la Shoah en prime time ont fini par devenir tentantes pour les scénaristes. L'un d'eux, Daniel Lapin; raconte que, pendant qu'il écrivait le scénario de la sitcom Ha'Haïm zeh la ha'kol [La vie n'est pas tout], il a été obligé par ses commanditaires de supprimer les prénoms Adolf et Eva, qu'il avait donnés aux parents d'un des personnages principaux.

Le comique Gidi Gov a lui aussi tenté de franchir le cap du prime time : ''J'ai vu La Liste de Schindler. Et je peux vous dire que je n'ai pas trouvé ça marrant". Le public, lui, si.

Lors de la dernière saison du talk-show de Yaïr Lappid, Adi Ashkenazi, qui revenait d'un voyage à Amsterdam, a voulu "partager" son expérience avec le public: ''Je suis 'allée chez Anne Frank. Mais elle n'était pas là".

Après un moment de flottement, le public a fini par éclater de rire. "C'est parce que c'est Adi Ashkenazi et qu'elle peut tout se permettre, estime le scénariste Reshef Lévy, mais s'il s'était agi d'un débutant, il aurait été viré illico. Ce que vous ferez devant un public de gosses du Camel Comedy Club à minuit, vous ne le ferez pas devant des rescapés qui regardent Canal 2".

"La plupart des blagues sur la Shoah me font penser à ces gosses qui actionnent les sonnettes et s'enfuient, estime Uzi Weil. Nous savons que quelque chose ne va pas, que quelque chose fait mal, alors nous sonnons, nous nous chatouillons l'âme et nous nous enfuyons. Il y a là-dedans de l'adulte qui refuse de vieillir. Le résultat, c'est que 90 % des blagues israéliennes sur la Shoah ne dépassent pas le stade du pipi-caca et c'est très bien ainsi. C'est l'humour du faible. Plus une chose vous menace, plus l'humour qu'elle vous inspirera sera débile".

Le comédien Saggiv Friedman ne raconte plus de blagues sur la Shoah dans ses spectacles. "C'est très facile de faire rire sur un sujet aussi limite que le génocide, mais ça fiche en l'air le spectacle. Les gens se mettent à gueuler et vous devez parlementer avec le public. Le seul qui parvient à neutraliser la résistance du public, c'est Reshef Lévy,parce que les gens voient que c'est un sujet brûlant pour lui. Sinon, le public ne nous passe rien".

Reshef Lévy admet se heurter parfois au public. "Un one-man-show, c'est un contrat de mariage entre le public et l'artiste. Si vous pouvez faire adhérer les gens à votre tournure d'esprit, ils riront de tout. Sinon, vous êtes mal barré. Mais, pour moi qui suis moitié ashkénaze et moitié oriental, le plus étonnant c'est que la plupart de ceux qui s'insurgent sont des Juifs orientaux. Malgré tout ce qu'ils ont enduré de la part des Ashkénazes, ce sont les Orientaux qui se sentent mal à l'aise par rapport aux Ashkénazes dès qu'il s'agit de la Shoah. Cela crée un énorme malaise et un mélange d'envie et de pitié, quelque chose d'aussi ambivalent que la faiblesse qu'exhibent sans cesse les Ashkénazes. Ça commence avec la Shoah et ça se ter­ mine avec un Yossi Beilin [figure du camp de la paix] soi-disant effrayé par la foule, mélange bizarre de passivité et d'agressivité prêté aux Ashkénazes. Quant à ces derniers, leur malaise découle d'autre chose. Prenez le cas de la grand-mère de mon épouse. C'est une Polonaise arrivée en Israël en 1932. Et, pour une Polonaise comme elle, 'rater' la Shoah a été un choc difficile à encaisser. Elle ne se l'est jamais pardonné".

Comme la plupart des humoristes israéliens, Reshef Lévy pense que la présence des rescapés des camps est une entrave au développement d'un humour israélien assumé sur la Shoah. "A mon sens, quand le dernier rescapé mourra, une 'orgie d'humour explosera ici et les chaînes généralistes s'en délecteront en prime time. Mais, pour l'instant, nous subissons tous la dictature d'un certain ethos israélien véhiculé par nos institutions culturelles et politiques".

Ammi Arnir, producteur de la troupe Cameri et de Zo Artzenou [C'est notre pays; à noter que c'est également le nom d'un groupe d'extrême droite], le programme satirique du duo Shai Goldstein et Dror Raphaël, se rappelle d'un sketch diffusé en 2001 sur Canal 2 et dans lequel la ministre de l'Education Limor Livnat, interprétée par Shaï Goldstein, inculquait ses valeurs nationalistes à Dror Raphaël.

Avec une joie à peine contenue, elle n'arrêtait pas de l'encourager en faisant le salut nazi ... "Le sketch a été diffusé, mais Goldstein et Raphaël ont été virés. Et, comme toujours, pour de mauvaises raisons. La troupe Cameri a toujours voulu montrer que la Shoah et l'émotion qu'elle suscitait étaient souvent utilisées à des fins politiques. Comme eux,je ne crois pas que nous irions au-devant d'une catas­ trophe si nous acceptions de désacraliser quelque peu la Shoah. Peut-être même que ça nous permettrait d'en savoir un peu plus sur nous-mêmes".

Gil Kopatch pense également que la mémoire de l'Holocauste nous protège et justifie nos droits en tant que peuple persécuté. "Si nous sommes vraiment cette génération libre dont rêvaient Théodore Herzl [1860-1904] et David Ben Gourion [1886-1973], alors nous devons admettre que la base de notre paranoïa, c'est le sentiment que les Allemands nous attendent au tournant et sont fichus de remettre ça une deuxième fois". Cette paranoïa n'aurait pas de justification ? "Même si c'est le cas, on ne peut survivre sur la seule paranoïa".

Pour Reshef Lévy, la paranoïa que nous avons développée autour de la Shoah est ce qui fonde et justifie notre présence ici. "C'est la raison pour laquelle nous parvenons à encaisser les attentats. Parce que nous n'avons nul endroit où aller, et parce que nous sommes convaincus qu'en Europe les nazis nous attendent. Un Etat d'Israël qui affronte une menace existentielle permanente ne peut vivre sans la mémoire de la Shoah et la répression de tout humour sur la Shoah. Dès l'instant où vous riez de quelque chose, vous le banalisez et vous en faites quelque chose de quotidien. Si nous désacralisions la Shoah, peut-être devrions-nous admettre que certaines conclusions que nous en avons tirées ne sont pas correctes, ce qui risquerait de saper les fondements de l'Etat d'Israël".

(LDL)

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