Alliance

Une alliance d'acier entre les colons et les classes populaires israéliennes

Hanna Kim - Haaretz, via "Courrier International" (21 novembre 2002)

En Israël, les pauvres ont désormais lié leur destin à celui des colons religieux, et la gauche s'aveugle en dénonçant les implantations sans présenter d'alternative sociale crédible, note Hanna Kim dans le quotidien de centre-gauche Ha' Aretz.


Le Parti travailliste vient enfin de découvrir l'existence des implantations [colonies]. Bras dessus, bras dessous, Arnram Mitzna et Benyamin Ben Eliezer [les deux candidats à la direction du parti] tentent de dépoussiérer le vieux slogan "Kesef la 'shkhunot ve lo la'hitnahluyot" (« De l'argent pour les quartiers, pas pour les implantations »).

Pourtant, leur parti sera bien en peine de se faire entendre des "quartiers", de la "périphérie" ou des "villes de développement", ces euphémismes servant à désigner les pauvres.

Pourquoi ? Parce que, depuis plus de vingt ans, une alliance en acier s'est forgée entre les colons et les classes populaires, le sionisme national-religieux et les pauvres. Cette alliance, qui va à l'encontre de tout processus de paix sérieux, la gauche sioniste a été incapable de la briser.

Comment une frange obsédée par Ie principe de l'intégrité d'Eretz Israël est-elle parvenue à toucher le cœur de classes sociales uniquement soucieuses de survivre ? A première vue, on pourrait croire qu'il n'y a rien de commun entre les préoccupations des colons et celles des pauvres. A l'ouest [en Israël], l'Etat-providence est en train de s'effondrer, tandis qu'à l'est [les Territoires] , il ne cesse de se développer au profit des colons. Alors quoi ?


Dessin de d'Habib paru dans Al Hayat (Londres)

Il faut remonter à l'époque de Yitzhak Shamir et se rappeler que, au début des années 80, un vaste mouvement de "transfert social" avait atteint son apogée et avait vu des dizaines de milliers de ressortissants des couches les plus démunies de la société israélienne faire leurs bagages et s'installer à bon compte dans les implantations qui fleurissaient alors sur les collines de Cisjordanie. C'est pour cette raison que des implantations comme Ariel, Givat Zeev, Oranit et Maale Adumim ont prospéré.

DES EUPHÉMISMES POUR PARLER DES PAUVRES

Lorsque, en 2000, Ehoud Barak envisagea un accord de paix laissant dans les Territoires palestiniens 80 % des colons, c'est à ces émigrants intérieurs qu'il pensait, ces gens dont, pendant des décennies, on se moquait en les qualifiant de "colons qualité de vie". Ce sont ces gens qui ont fourni le carburant de la machine de colonisation. Pour une famille originaire d'un taudis de Holon, s'installer dans la colonie de Ginnot Shornron ne signifiait pas "faire obstacle à la paix", mais investir et acquérir un statut social et économique.

Le rabbin Ovadya Yossef a parfaitement compris ce processus socio-économique et ses implications politiques. Il y a deux mois, ce guide spirituel du [parti religieux] Shas a décidé de donner sa bénédiction aux implantations. Il y mène désormais campagne, car il n'a aucun intérêt à agir contrairement aux intérêts de couches populaires qui sont sa base électorale.

La résurrection du slogan "De l'argent pour les quartiers, pas pour les implantations" démontre à quel point la gauche israélienne est aveugle. Depuis 1967, elle ne s'est jamais souciée d'élaborer son propre programme politique et social et s'est toujours contentée de s'opposer à celui de la droite. Quant à ce fameux slogan, il date de 1978, lorsque la gauche décida de s'opposer au projet Shikkum du gouvernement Begin [réhabilitation des quartiers pauvres et prime substantielle à l'encouragement au départ vers les Territoires occupés]. Tant que la gauche ne développera pas un programme positif de son cru et qu'elle continuera à parler des pauvres en utilisant des euphémismes géographiques comme "quartiers" ou "périphérie", la question sociale restera amortie par l'entreprise d'implantation et l'alliance tragique entre les colons et les couches pauvres ne fera que se renforcer. Et il n'y aura ni paix ni processus de paix.

La bienveillance populaire, ça peut s'achèter. Un précédent historique...

L'historien allemand Götz Aly*, spécialiste de l'histoire sociale tente d'apporter une réponse à cette question : « Comment Hitler a-t-il pu faire tenir pendant douze ans l'édifice extrêmement instable de sa domination et arriver à le consolider en permanence ? ».

Selon lui, « L'énigme se résout si l'on considère le régime nazi comme une dictature du bien-être. Environ 95% des Allemands en ont bénéficié économiquement. Ils ne concevaient pas le national-socialisme comme un système d'oppression et de terreur, mais plutôt comme un régime de confort social, une sorte de dictature-providence. Grâce aux réformes sociales, à une politique fiscale favorable à l'homme de la rue et aux multiples possibilités d'ascension sociale, souvent au détriment d'autres, le baromètre de l'opinion ne cessait de monter, ou tout au moins de rester au beau fixe ».

Le régime nazi mit en place, en pleine économie de guerre, un système de redistribution socialiste satisfaisant la plupart des Allemands. Les moyens matériels provenaient de deux sources: d'une part, on prenait aux riches et on donnait à ceux qui avaient des revenus faibles ou modestes; d'autre part, et ce en proportion plus importante, l'argent des "étrangers de souche" - Juifs spoliés, travailleurs forcés, peuples conquis -, était redistribué à la population allemande, objet de toutes les attentions.

Bien avant-la guerre; le régime nazi avait déjà eu recours à ces deux méthodes pour alimenter les caisses de l'Etat. Ainsi, entre 1936 et les premières années dé guerre, avec la campagne de réarmement, les nazis doublèrent le taux de l'impôt sur les sociétés, qui passa de 20 % à 40 %. Très vite, les Juifs allemands furent encore plus durement "sollicités". Ce que l'on appelait la taxe sur les Juifs, imposée dans le sillage des pogroms de novembre 1938, permit d'accroître les recettes de l'Etat de l'ordre de 6 %. Si l'on ajoute à cela les recettes tirées de la taxe de départ du Reich et de l'aryanisation, on arrive à environ 10 % du budget du Reich en 1938-1939.

Götz Aly explique : «Outre l'expropriation partielle des Juifs, Hermann Göring, responsable des préparatifs de guerre, proposa devant le Conseil de défense du Reich en ce même mois de novembre 1938 de financer les dépenses d'armement exorbitantes par un "prélèvement exceptionnel sur les biens" des Aryens aisés. En mai 1939, pourtant, la direction politique pencha en faveur d'une autre option "pour couvrir les besoins de ia Wehrmacht". Elle tourna son regard vers des sources de revenus extérieures à l'Allemagne: les régions annexées, ce qui dans l'immédiat concernait la Tchécoslovaquie [annexion des Sudètes en septembre 1938, puis création du protectorat de Bohême-Moravie en mars 1939], puis les territoires "à conquérir au' fil des campagnes" allaient être mis à contribution.

Le réarmement, et surtout la guerre fonctionnèrent dès lors comme une bulle spéculative politico-militaire qui aurait éclaté dès lors que l'expansion aurait buté sur des frontières. C'est pour cette raison que l'Allemagne hitlérienne ne put jamais connaître une paix victorieuse confortable, pas même après la défaite de la France en 1940. Car une telle paix, qui aurait inévitablement dû pérenniser le pillage des pays vaincus, aurait aussitôt rendu visible la banqueroute du Reich.

Il fallait donc sans cesse poursuivre la guerre et la mener avec une brutalité croissante. La majorité des Allemands en appréciaient les retombées matérielles. Ils n'en supportaient guère le poids, puisque, si l'on fait la moyenne des cinq ans et demi d'hostilités, l'administration fiscale du Reich put financer aux deux tiers les dépenses courantes du budget de guerre grâce aux tributs versés par les pays conquis, aux biens spoliés à l'étranger et à la main-d'œuvre étrangère du travail forcé.

Durant cette courte période, chaque Allemand tira donc profit du pillage de l'Europe et de la spoliation et de la déportation des Juifs d'Europe. Le tiers restant des dépenses de guerre était réparti de telle façon qu'il pesait principalement sur les épaules des Allemands fortunés [...] ».

« Les Allemands étant plus nombreux à travailler et à gagner beaucoup plus qu'avant guerre, ils sentirent à peine cette charge fiscale. Par ailleurs, contrairement à la Première Guerre mondiale, le gouvernement s'occupait des familles des soldats.

Celles-ci percevaient 85 % du dernier salaire net du chef de famille mobilisé, qui, de son côté vivait en pension complète aux frais de la Wehrmacht et percevait une solde élevée.

C'est dans le cadre de cette politique que sont apparus, certains des avantages sociaux encore en vigueur aujourd'hui, telles que la progressivité de l'impôt et des allègements fiscaux favorisant les « couples mariés et les familles avec enfants ». [...] Ces mesures firent plus pour assurer la base sociale du régime nazi que n'importe quelle tirade raciste ».


Götz Aly, dont les rhèses ne font pas l'unanimité parmi les historiens allemands,est professeur invité à l'Institut Fritz Bauer del'Université Goethe à Francfort. Son livre "Hitlers Volksstaat. Raub, Rassenkrieg und nationaler Socializmus (L'Etat populaire de Hitler. Pillage, guerre raciale et national-socialisme)

Source : Courrier International - 4 mai 2005

(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site